Nous fêtons aujourd’hui le 126ème anniversaire de la naissance du général de Gaulle à Lille.

Redécouvrez la maison natale du général de Gaulle


 

« Le Nord et Lille dans la vie de Charles de Gaulle », article dans Charles de Gaulle, la jeunesse et la guerre (1890-1920)
Pierre PIERRARD, historien, professeur honoraire à l’Institut catholique de Paris

Charles de Gaulle qui, à la première page de ses Mémoires, se présente comme un « petit Lillois de Paris », appartient au Nord par sa filiation et par ses attaches familiales : des attaches que Michel Marcq, à qui nous devons tant et de si beaux travaux sur la famille du Général, évoquera après moi. Je me contente de rappeler que si les de Gaulle étaient Parisiens, la famille Maillot, celle de Jeanne, la mère de Charles de Gaulle, était profondément enracinée dans le terroir septentrional et que, par le jeu des alliances – la grand-mère paternelle du Général, Joséphine de Gaulle-Maillot, et son grand-père maternel, Jules Maillot-Delannoy, étaient cousins germains – ces racines se sont renforcées tout au long du XIXe siècle.

Je me permets d’ajouter que, en rédigeant il y a une trentaine d’années la biographie de Charles Kolb-Bernard (1798-1888), arrière-grand-oncle de Charles de Gaulle, je ne cessais de penser à ce dernier. Car j’avais devant moi un autre « grand homme intraitable », pour reprendre l’expression de François Mauriac parlant du général de Gaulle.
Très grand lui aussi, d’un extérieur austère et réservé, Kolb-Bernard, entre 1830 et 1880, joua un rôle majeur et multiplia au sein de notre ville de Lille les initiatives sociales. Fondateur, à Lille, de la société de Saint-Vincent-de-Paul, défenseur acharné, comme inspecteur, de la loi du 22 mars 1841 limitant pour la première fois le travail des enfants dans les manufactures, ce fervent catholique monarchiste fut longtemps considéré comme « l’évêque laïc de Lille ». Il fut, en, tous cas, le premier président et l’animateur de l’œuvre de Notre-Dame de la Treille, la basilique chère aux Lillois – cathédrale à partir de 1913 – dont la première pierre fut posée le 1er février 1854.

Entre Charles de Gaulle et son Nord natal, la connivence est naturelle, profonde, parce que alimentée par des sentiments, des réflexes communs. Lors d’une émission radiophonique, en 1982, l’amiral Philippe de Gaulle a bien montré que, pour son père, « le Nord représentait non seulement un lieu de naissance […] mais aussi une éthique, un mode d’éducation, une manière de voir », une discrétion dans l’expression des sentiments, une pudeur, une apparente froideur, une certaine manière de « ne pas faire d’histoires ». Le Général lui-même, au cours de sa première visite officielle à Lille, le 30 septembre 1944, le déclarera à l’immense foule qui, face à lui, était en profonde communion avec lui : « Nous autres, Lillois, ce sont les vérités que nous regardons en face, beaucoup plus que nous ne goûtons les formules. ». Pensant à Charles de Gaulle, me revient naturellement aux lèvres le beau vers du Lillois Albert Samain, saluant, à travers le visage de la sainte Flandre, son « peuple grave et droit, ennemi de l’esclandre ». Quitte à ce que, l’esclandre s’avérant salvateur, comme il le fut le 18 juin 1940, la discrétion se mue naturellement en levée héroïque.

L’homme de Gaulle, le soldat de Gaulle a toujours apprécié les hommes et les femmes du Nord, ses frères et sœurs en courage, quitte à manifester un certain dédain agacé à l’égard des « superlatifs méridionaux ». Un historien croit même pouvoir suggérer que lorsque le Général grommelait « les Français sont des veaux ! », il en exceptait implicitement les gens du Nord. Tout naturellement, c’est dans l’épreuve, renouvelée, celle du sang, des larmes, de la guerre, que les liens existentiels qui unissaient Charles de Gaulle à sa terre natale se sont manifestés le plus fortement. Le 29 juin 1947, à l’hippodrome des Flandres à Marcq-en-Barœul, le Général déclarera à ses compatriotes : « Nous autres gens du Nord, sommes fiers que les hommes et les femmes de chez nous aient, en très grand nombre et comme toujours, bien servi la Patrie dans le drame où s’est joué son destin. Et comme nous ne sommes point d’une race qui redoute la vérité, même quand elle est grave et dure, c’est aussi pour la voir en face ensemble que nous nous sommes groupés aujourd’hui… ».

La guerre, c’est d’abord la première, celle qu’on continue à appeler « la Grande Guerre », à laquelle, avec ses soldats venus du Nord-Pas-de-Calais, Charles de Gaulle participa d’une manière héroïque, et qui fut, pour les gens du Nord et particulièrement pour les Lillois, une longue et terrible épreuve : mille quatre cent soixante-cinq jours noirs sous le joug allemand, sans que l’occupant puisse se targuer d’avoir abattu une population affamée. Dans la Liller Kriegszeitung, le journal de la garnison allemande, imprimé dans les locaux de la Grand’Garde, les officiers déplorent plusieurs fois que « l’âme de Lille » leur échappe, leur est étrangère. C’est, proprement, « le silence de la mer ».

Quelque vingt ans plus tard, lorsque les Allemands s’installent une fois de plus chez nous, c’est, de nouveau, « le silence de la mer ». Mais, cette fois, il y a une mer, la mer du Nord, aux rives à la fois si proches et si lointaines, qui nous sépare de Londres : Londres qui devient la capitale de notre cœur. Récemment, le très beau livre d’Étienne Dejonghe et Yves Le Maner, Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande, 1940-1944, a rappelé avec force et pudeur à la France oublieuse – j’emprunte ici les termes de Jean-Pierre Rioux – « l’exemplarité de ce Nord-Pas-de-Calais isolé, violenté et si courageux […] Victorieux, au bout du compte, comme devait l’être le pays natal de Charles de Gaulle, pour s’être révélé à soi-même en gardant le front haut ».

Au cœur de ce Nord-Pas-de-Calais, il y a Lille qui n’est pas seulement pour Charles de Gaulle le berceau de sa vie, mais une ville-symbole, dont, au début de 1942, dans le Mémorandum qu’il destine au gouvernement – combien réticent – des États-Unis, il écrit : « Il ne serait pas juste d’apprécier notre véritable position d’après l’atmosphère à Vichy ou à Casablanca. C’est à Lille, dans ces provinces de la zone occupée les plus riches et les plus peuplées de la métropole, que nous trouvons les meilleurs soutiens ». Nous sommes nombreux à nous souvenir de la haute silhouette dressant le V de la victoire, à 18 heures, sur le perron de la préfecture du Nord, le 30 septembre 1944, et de la voix si chère, que nous ne connaissions que par la BBC, proclamant : « La voilà donc libérée, la chère, la vieille ville de Lille, la voilà sortie de l’océan de souffrances et d’humiliations où elle a été plongée, sans avoir jamais rien perdu de sa fierté et de sa dignité, sans avoir jamais failli à l’espérance ! ».

Le général de Gaulle n’était pas seulement sensible à ce que représentent Lille et la région dont elle est la capitale face aux éléments mauvais, aux tyrannies, aux injustices fondamentales. Il s’intéressait aussi beaucoup à leur histoire.

Que l’on me permette pour finir d’en fournir une preuve tirée de ma petite aventure personnelle. Charles de Gaulle, étant un grand Monsieur – espèce assez rare aux yeux d’un écrivain s’épuisant en hommages et en services de presse –, répondait aux auteurs qui lui avaient envoyé leur livre, au minimum par un accusé de réception, d’ailleurs sans sécheresse. C’est ce qui m’arriva en 1967 lorsque je lui envoyai mon livre Lille et les Lillois. J’en fus particulièrement ému, mais je ne m’attendais pas à la suite.
Quelques jours plus tard – exactement le 12 juin – mon épouse, alors que je suis absent, réceptionne le courrier, et y distingue une enveloppe timbrée à trente centimes provenant du bureau de poste, de la rue La Boétie. Croyant reconnaître dans la grande écriture, couchée de l’expéditeur celle d’un solliciteur de conférence, elle l’ouvre d’un coup de pouce et, ô surprise, reconnaît et le style et l’écriture du président de la République, le général de Gaulle. Il m’y disait ceci : « Comment vous dire à quel point j’ai été intéressé par votre livre Lille et les Lillois. Déjà, ce que vous avez écrit dans La Vie ouvrière sous le Second Empire ouvrait la route à cette très belle histoire. Vous montrez, en effet, qu’à travers tous les événements, épreuves, succès, chagrins, espoirs qu’elle a vécus, notre Ville n’eut jamais qu’une âme et que ses enfants, si divers et si opposés qu’ils fussent par leurs intérêts, l’ont sans cesse aimée et servie…  »
Cette lettre, depuis trente-deux ans, je la garde religieusement, non pas comme un talisman, mais comme une pudique et néanmoins ô combien significative déclaration d’amour de l’homme du 18 juin à sa ville natale.

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