La cérémonie officielle organisée par la Présidence ce dimanche 25 septembre est l’occasion de revenir sur le drame vécu par nos amis Harkis en rediffusant le remarquable article de Paul-Marie de La Gorce publié dans le numéro 150 de la revue Espoir au mois de mars 2007. Ce texte factuel et dénué de tout esprit polémique me semble pouvoir constituer une référence utile en ces temps où, plus que jamais, il faut savoir revenir à l’Histoire pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Jacques Godfrain, ancien Ministre


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Paul-Marie de La Gorce
Espoir n°150 – mars 2007

La vérité sur les harkis

« Lorsque le général de Gaulle revint au pouvoir, le nombre de harkis était de 25 000 ; il jugea que c’était excessif et demanda que ce chiffre ne soit pas dépassé et, surtout, que les harkis ne soient plus employés dans des opérations qui risquaient de les opposer à la population. L’année suivante, en 1959, en contrepartie du retrait de 60 000 soldats français du contingent, il consentit à ce que le nombre des supplétifs soit porté au même chiffre, mais à la condition que ce renfort soit provisoire et utilisé surtout à des missions administratives ou à la sécurité des bâtiments et des cantonnements. Le fait est que ses instructions ne furent suivies qu’en partie, le commandement, sur place, voulant utiliser des hommes parlant dans leur langue aux populations qu’on les chargeait de contrôler.

Au mois de mars 1962, il y avait environ 140 000 musulmans algériens au service de la France. 56 000 servaient dans des troupes régulières : ils furent démobilisés, les engagés pouvant rester dans l’armée française, et il ne semble pas qu’ils aient été inquiétés, les sous-officiers étant souvent recrutés par l’armée algérienne. 19 000 moghaznis dont les tâches étaient surtout administratives ne semblent pas non plus avoir été menacés. Le sort des 15 000 hommes des groupes d’autodéfense et des 8 000 supplétifs de la police risquait d’être plus incertain, mais c’était surtout le cas des harkis. Ils étaient, en mars 1962, 41 000. Des dispositions avaient été prévues pour assurer leur avenir : ils pouvaient s’engager dans l’armée française, contracter dans le personnel civil des armées un engagement de six mois, le résilier ou le renouveler, et recevoir une prime de licenciement s’ils quittaient le service. Il fut précisé par le ministre des Armées que toute demande de retour en France ne pouvait être refusée « si elle était matériellement justifiée par les menaces pesant sur les individus et leurs familles ».

Il est donc inexact de dire que rien n’a été fait pour assurer le sort des harkis et que le gouvernement français s’en est alors désintéressé : c’est le contraire qui est vrai. Dans les six semaines qui suivirent le cessez-le-feu, il n’y eut que 1 334 harkis qui demandèrent leur transfert en France, soit 7 006 personnes avec leurs familles, dont 2 298 y renoncèrent au bout de quinze jours. Au mois de juin, il y en eut 9 500, 4000 en juillet et 5 700 en septembre. A la fin de 1962, 20 000 harkis étaient arrivés en France, ce qui correspondait, avec leurs familles, à l’arrivée de 100 000 personnes. C’était donc la moitié de l’effectif total des harkis au moment du cessez-le-feu.

Pourquoi tant d’entre eux n’ont pas voulu être aussitôt acheminés en France ? Des raisons particulières, dans beaucoup de cas, ont pu jouer : des assurances données localement à certains, des relations conservées avec des amis ou parents ayant servi dans l’autre camp, des pressions familiales, sans oublier le climat d’euphorie qui pouvait régner à l’approche du référendum de 1962. Mais il faut, avant tout, rappeler que les négociateurs français des accords d’Evian, conduits par Louis Joxe, s’étaient fait un devoir d’obtenir et avaient effectivement obtenu qu’aucune représailles ne soit exercée contre quiconque en Algérie pour les positions prises durant les années de guerre.

Cet engagement, sur place, n’a pas été tenu. Il faut en dire la raison principale. Les accords du 19 mars 1962 avaient été conclus avec les représentants du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Or, au moment où l’Algérie devenait indépendante, ce gouvernement venait d’éclater et son autorité était irrémédiablement mise en cause. L’état-major algérien, dont les chefs avaient refusé de ratifier les accords conclus, s’était dressé contre lui et ne le reconnaissait plus. Ni le GPRA tel qu’il subsistait, ni l’état-major et la nouvelle direction politique qu’il appuyait n’avaient plus d’autorité effective sur l’ensemble du territoire algérien : aux moments les plus graves, il ne se trouva donc aucune autorité incontestée qui ait pu faire respecter les exigences des accords conclus par des populations que soulevaient de violentes passions.

Le Premier ministre et le ministre des Armées rappelèrent alors que l’on ne pouvait refuser d’assister les personnes en danger, ni leur refuser leur transfert en France, et le général de Gaulle lui-même, en Conseil des ministres, le 25 juillet, prescrivit que soient accueillis les harkis ou autres supplétifs voulant se réfugier en territoire français. Mais outre que l’armée française ne tenait plus, en Algérie, qu’un dispositif limité et progressivement restreint, son intervention à chaque incident qui lui aurait été signalé eût conduit inévitablement à une reprise générale des hostilités, dangereuses avant tout pour les Algériens musulmans liés à la France qui restaient alors en Algérie.

De plus, la situation qui prévalait alors en France obligeait le gouvernement à beaucoup de vigilance. Au moment où l’OAS se déchaînait en attentats sanglants, aussi bien en métropole qu’en Algérie, il fallait empêcher que certains, dans ses rangs, n’exploitent à leurs fins les sentiments des harkis et leur détresse et veiller à ce qu’ils ne puissent constituer sous leur égide des groupes incontrôlés. Il fallait aussi prévoir que les harkis arrivant en France risquaient de se heurter à l’hostilité d’une partie, au moins, de la communauté algérienne qui s’y trouvait, dont l’expérience avait prouvé qu’elle était fortement engagée dans les événements qui conduisirent à l’indépendance de l’Algérie : les harkis auraient été les premières victimes de nouveaux affrontements. Enfin, leurs difficultés d’adaptation en France expliquent l’installation dans des régions rurales et forestières réputées plus sûres d’environ 40 000 d’entre eux, y compris leurs familles, entre 1962 et 1965.

La tâche que s’est donnée le général de Gaulle était de mettre fin aux affrontements par la reconnaissance du droit des Algériens à l’autodétermination et donc à l’indépendance. Il y est parvenu au prix de durs efforts, en affrontant les oppositions, les complots et les tentatives de coup d’Etat, et au risque de sa propre vie. Il a rempli cette tâche jusqu’à son terme parce qu’elle était seule conforme à l’intérêt de la France et aux principes qu’elle doit défendre. »

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