Où, dans quel contexte, et pourquoi le général de Gaulle commémora-t-il son appel à la résistance pour la première fois ?

Il y a 75 ans, la première commémoration du 18 juin…

C’est au Caire, où était installé le commandant en chef britannique, le général Wavel, que le général de Gaulle, dans le cadre de la campagne du Levant, commémora pour la première fois le 18 juin 1941 son appel à la Résistance. Il prononça en effet devant le Comité national français d’Egypte, un des premiers comités de Français libres créé, un discours, relayé par la B.B.C, commençant ainsi :  » Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. […] Le lendemain naissait la France Libre ».

Que représentait alors la France Libre ?

Reconnu le 28 juin 1940 comme « chef de tous les Français libres » par Churchill, le Général avait signé le 7 août 1940 un accord avec le gouvernement britannique reconnaissant la France Libre et fixant l’utilisation des volontaires engagés dans les forces françaises libres pour le combat commun. Le 27 octobre 1940, fut créé à Brazzaville le Conseil de défense de l’Empire. C’est d’abord par les colonies de l’Afrique équatoriale française, le Tchad, le Cameroun, le Congo et l’Oubangui-Chari, ralliées à lui du 26 au 29 août 1940, puis le Gabon le 9 novembre, que les FFL, commandées par de dynamiques officiers tels que Leclerc ou Larminat, allaient participer héroïquement, par les victoires de Koufra en Libye et Keren en Erythrée, à la guerre contre les puissances de l’Axe qui se développait en Méditerranée orientale et au Proche-Orient.

Au printemps 1941, les Allemands envahissaient la Grèce et la Yougoslavie, tandis que les troupes de Rommel, en soutien des troupes italiennes, avançaient en Libye vers l’Egypte, menaçant le Canal de Suez. Voyant que les troupes françaises du Levant, quelques 37000 hommes commandés par le général vichyste Dentz, cantonnés dans nos mandats du Liban et de Syrie, non seulement ne réagissaient pas aux agressions hitlériennes mais même collaboraient avec l’ennemi en autorisant les avions allemands à utiliser nos aéroports pour prêter main forte aux nationalistes irakiens en guerre contre les Anglais – et cela depuis la visite rendue à Hitler par l’Amiral Darlan, alors chef du gouvernement à Vichy – le Général décida que c’était aux Français libres d’intervenir aux côtés des Britanniques, ce que firent les 5400 FFL commandées par le général Legentilhomme, qui, après un mois de luttes fratricides, reprirent le Liban et la Syrie du 8 juin au 12 juillet 1941 (opération Exporter).

Le 14 juillet, Dentz signa un armistice à St Jean d’Acre avec les Britanniques seulement, à qui il remit nos mandats sur les Etats du Levant. Devant le refus d’accepter que soit associé à cet acte le général Catroux, qu’il avait nommé le 24 juin délégué général et plénipotentiaire et commandant en chef au Levant, de Gaulle eut confirmation qu’au lieu de le soutenir, les Anglais cherchaient plutôt à occuper les territoires sous mandat français. Il rencontra donc le ministre d’Etat chargé des affaires britanniques en Orient, Oliver Lyttelton, le 21 juillet, et lui fit savoir vivement que « en Syrie et au Liban, l’autorité ne saurait passer de la France à la Grande-Bretagne. C’est à la France libre et à elle seulement qu’il appartenait de l’exercer ». Lyttelton répondit alors que l’objectif de la Grande-Bretagne au Levant était de « gagner la guerre et qu’elle n’y poursuivait aucun autre but ». A la question de l’indépendance de la Syrie et du Liban soulevée par Lyttelton et considérée comme une condition essentielle au maintien de la paix intérieure, de Gaulle répondit que la France étant puissance mandataire, c’était à elle seule de la donner. Il obtint satisfaction le 24 juillet : un accord « interprétatif de la convention de Saint Jean d’Acre » permit à la France libre d’entrer en contact avec les troupes de Vichy, d’évoquer la possibilité d’un ralliement de celles-ci (seulement 6000 soldats du Levant rallièrent la France Libre) et de récupérer leurs armes. Quant aux troupes spéciales, syriennes et libanaises, elles passèrent finalement sous le commandement des troupes françaises libres. Lyttleton accepta le 25 juillet un accord concernant la collaboration des autorités militaires britanniques et françaises libres dans le Moyen-Orient. Ce texte, rédigé par de Gaulle, considérait le Moyen-Orient comme un seul théâtre d’opérations, où la politique de défense des deux armées devait être coordonnée.

Mais, hélas, le Général s’aperçut très vite que les Anglais, poussés par les Américains, soutenaient en sous-main tous ceux qui remettaient en cause l’autorité de la France Libre en Syrie et au Liban. Lorsque qu’il lançait sa célèbre formule à propos de ces évènements de 1941 : « Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples », il voulait dire qu’il considérait comme de son devoir d’agir avec fermeté, mais droiture et constance, partout où il fallait défendre les positions et possessions de la France, même s’il devait pour cela éviter les coups tordus de ceux qu’ils considérait pourtant comme ses meilleurs alliés.

Dernières informations sur l’Appel du 18 juin 1940 par J.L. Crémieux-Brilhac

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Le Comité national français d’Egypte en avril 1941 (RFL)
le capitaine Geoffroy de Courcel – Georges Gorse- Victor Zagdoun – le Lieutenant-colonel Diego Brosset
Gaston Wiet Emile Minost le Révérend Père Carrière Raoul Boniteau
Le Président du Comité, le Baron de Benoist le général de Gaulle le général Catroux

 


 

POUR ALLER PLUS LOIN : Les 4 premières commémorations du 18 juin

Le 18 juin 1941, le Général avait donc exposé devant les membres du premier comité de Français Libres en Egypte ce qu’était le but de la France Libre : « faire rentrer dans la guerre l’Empire et la France, pour libérer la patrie et contribuer à sauver la liberté du monde […] forger par l’union, le courage, le désintéressement de tous nos chers compagnons un instrument de combat que rien ne pourrait briser […] ranimer l’esprit de résistance de la France ». Mais, prévenait-il, « la route sera dure et sanglante […] les gens de Vichy font combattre contre nous et contre nos alliés des soldats de l’Empire […] » ajoutant malgré tout que « Jusqu’à la mort ou jusqu’à la victoire, nous resterons liés dans cette guerre de Libération à l’admirable Empire britannique [.. .] en communion avec la juste Amérique … ».
En même temps un rituel s’était instauré à Londres

A l’appel de l’Association des Français de Grande-Bretagne, eut lieu en effet une  » Manifestation pour commémorer le premier appel du Général de Gaulle : La France a perdu une bataille, elle n’a pas perdu la guerre « comme on pouvait le lire sur les affiches. Elle se tint au Cambridge Theatre sous la présidence de l’amiral Muselier qui prononça l’allocution inaugurale, mais on retiendra surtout le discours de René Cassin, Secrétaire général du Comité de Défense de l’Empire, où l’on retrouve développés les mêmes propos humanistes que ceux du Général : « La France Libre au combat « , dont vous pouvez lire l’intégralité du texte admirable sur le site www.france-libre.net

Un film fut ensuite projeté. Après lecture de l’Appel du général de Gaulle, la cérémonie se termina par La Marseillaise et le God save the King…

Les trois autres commémorations du 18 juin de la guerre se déroulèrent de la même manière, toujours inaugurées par un discours où le Général disait où on en était de la marche vers la victoire, les obstacles qu’il restait à surmonter, l’union qui était en train de se construire entre toutes les formes de résistance et par là, l’unité retrouvée de la France, dans la dignité et la grandeur

Ecoute d’un extrait du discours du 18 juin 1942 après présentation de l’atmosphère à l’Albert Hall

Ainsi lors du 18 juin 1942 à l’Albert Hall de Londres, 8 jours après l’exploit des FFL de Koenig à Bir-Hakeim, le Général pouvait affirmer, après un magnifique exorde sur « la passion de la France » qui était le seul sentiment qui animait les milliers de Français qui avaient accepté de mourir pour elle, « Je suis, pour ma part, tout prêt à reprendre, sans rien y changer, tout ce que nous avons fait et tout ce que nous avons dit depuis le 18 juin 1940. Je ne sais pas si, dans le monde, beaucoup d’attitudes et beaucoup de déclarations seraient, après deux ans, intégralement réaffichées par leurs auteurs. Mais je sais que notre entreprise, à nous, peut être, depuis la première heure, contresignée, telle quelle, tous les jours. » En effet, « dans l’accomplissement de notre mission nationale, il nous fallait faire, dans la nuit, au moins trois actes de foi. Il nous fallait, d’abord, nous fier à la résistance de la Grande-Bretagne, demeurée seule et presque sans armes devant la ruée d’une Allemagne et d’une Italie au maximum de leur force. Il nous fallait, ensuite, croire que les ambitions de l’ennemi pousseraient nécessairement dans la lutte deux autres grandes Puissances : la Russie soviétique et les États-Unis, sans lesquelles on ne pourrait imaginer de succès définitif. Il nous fallait, enfin, être sûrs que le peuple français n’accepterait pas la défaite et que, malgré le joug allemand et le chloroforme de Vichy, il se redresserait un jour pour achever la guerre dans la victoire ».

Les événements lui donnèrent raison : le peuple britannique et ses souverains restaient imperturbables sous le Blitz quotidien, ses forces aériennes, navales et terrestres remportaient des victoires partout dans le monde et l’Angleterre servait de place d’armes où tous les gouvernements en exil et leurs volontaires se préparaient pour les débarquements libérateurs ; depuis l’attaque allemande contre la Russie soviétique, le 22 juin 1941, de Gaulle ne cessait de vanter la résistance acharnée du peuple russe et Staline reconnut le Comité national de la France Libre dès le 26 septembre 1941, même si, en parallèle, de Gaulle se lia avec le chef des Polonais libres à Londres, le général Sikorski ; quand les Etats-Unis subissaient le 7 décembre 1941, l’attaque japonaise à Pearl Harbour, dès le lendemain, la France Libre déclarait la guerre au Japon et signait, le 2 janvier 1942, la Déclaration des Nations Unies, lancée par Washington, qui reconnaissait la France Libre le 9 juillet 1942 : il n’empêche que Roosevelt continua à maintenir son ambassadeur auprès du maréchal Pétain et tenta d’entraver la présence des Français libres à Saint-Pierre-et-Miquelon ; mais surtout de Gaulle pouvait citer de nombreux mouvements de résistance intérieure avec lesquels il était entré en contact et auprès desquels il avait envoyé Jean Moulin avec pour mission de les unifier : et dès le 14 juillet 1942, il put décider que la France Libre associée à la résistance intérieure, s’appellerait désormais « La France Combattante » Néanmoins, Roosevelt et Churchill continuaient à décider seuls de la conduite de la guerre et du destin de l’Empire français, en menant à bien le débarquement en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, sans y associer de Gaulle.

Vidéo et audios sur l’atmosphère à Alger au moment du débarquement du 8 novembre 1942, avec discours en Français de Roosevelt, message d’Eisenhower et allocution de De Gaulle

Celui-ci constata avec colère que les Alliés confiaient le gouvernement de notre Empire à l’Amiral Darlan, puis après l’assassinat de ce dernier le 24 décembre 1942, ce fut le général Giraud qui fut reconnu par les Anglo-saxons comme Haut-commissaire et Commandant en Chef pour l’Afrique du Nord française.

Parallèlement, en France même, entièrement occupée par l’ennemi, le 11 novembre 1942, Jean Moulin était parvenu, non sans difficulté, à unifier les mouvements de résistance dans un Conseil national de la Résistance, dont la première réunion eut lieu rue du Four à Paris, le 27 mai 1943, et qui avait reconnu de Gaulle comme son seul Chef. Arrivé à Alger le 30 mai 1943, il dut accepter, le 3 juin 1943, pour que la France Combattante se constitue en véritable gouvernement reconnu par les Alliés, de co-présider avec Giraud le Comité de Libération nationale. Et donc, le 18 juin 1943 à Alger, alors qu’il était en train de négocier difficilement avec Giraud le retrait de celui-ci du gouvernement, le Général ne voulait évoquer que le rassemblement des Français et il conclut son discours ainsi : « C’est une France sanglante, mais c’est une France rassemblée, consciente de ce qu’elle devra aux autres, mais consciente aussi de ce qui lui est dû, qui sera demain, à sa place, parmi les vainqueurs. » Ce même 18 juin, inaugurant le nouveau poste de Radio-Brazzaville, qui pour lui était la véritable voix libre de la France, puisqu’établie en terre française, il put dire : « elle parlera haut et clair pour informer les esprits et pour encourager les âmes, jusqu’au jour où, s’accordant à toutes les ondes de l’univers, elle criera la victoire des Nations Unies et la gloire insigne de la France ».

Et, cette fois-ci, dans la manifestation à Londres, à l’Albert Hall, c’est Pierre Brossolette, qui, rendant un vibrant hommage aux morts de la France Combattante, évoquant particulièrement ceux qu’il avait qualifiés, le 22 septembre 1942, de « soutiers de la gloire » insista lui aussi sur le thème de l’union en faisant fi des différences idéologiques entre eux en ces termes : « Sous la Croix de Lorraine, le socialiste d’hier ne demande pas au camarade qui tombe s’il était hier Croix-de-Feu. Dans l’argile fraternelle du terroir, d’Estiennes d’Orves et Péri ne se demandent point si l’un était hier royaliste et l’autre communiste. Compagnons de la même Libération, le père Savey ne demande pas au lieutenant Dreyfus quel Dieu ont invoqué ses pères. Des houles de l’Arctique à celles du désert, des ossuaires de France aux cimetières des sables, la seule foi qu’ils confessent, c’est leur foi dans la France écartelée mais unanime. [… ] ce qu’ils nous demandent ce n’est pas de les plaindre, mais de les continuer. Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment. Ce n’est pas un sanglot, mais un élan ». Même si ce serment fut tenu, puisque, pas à pas, la France Combattante allait parvenir à s’imposer aux Alliés pour participer activement à la Libération du pays (la Corse en septembre-octobre 1943), dans les mois qui suivirent, les nouvelles tragiques se succédèrent : arrestation puis mort sous la torture de Jean Moulin (21 juin -8 juillet 1943 ), arrestation de Brossolette à Rennes, après le naufrage du bateau qui le ramenait en Angleterre, puis son suicide par défenestration, suite aux tortures subies au siège de la Gestapo, avenue Foch à Paris, le 22 mars 1944.

Etant contraint de négocier, avec les généraux britannique Wilson, et américain, Eisenhower, sur la participation des FFL aux débarquements en Italie, puis en Normandie, alors qu’il était tenu à l’écart des conférences interalliées, comme celle de Téhéran du 28 novembre au 1er décembre 1943, le Général réussit à construire un véritable Gouvernement provisoire de la République française le 3 juin 1944 , accompagné d’une Assemblée consultative provisoire, avec laquelle il prépara les principales dispositions à appliquer à mesure de la libération du territoire : ainsi les ordonnances sur l’organisation des pouvoirs publics, l’élection d’une Assemblée nationale constituante, le droit de vote accordée aux femmes, ainsi que celle portant sur l’organisation des Forces Françaises de l’Intérieur, du 10 janvier au 9 juin 1944. Et bien que n’ayant été averti de l’opération Overlord qu’au tout dernier moment, il annonça pourtant aux Français par la BBC que « La bataille de France était engagée et que c’était la bataille de la France » invitant les résistants de l’intérieur à soutenir la progression des troupes alliées, initiative excellente puisque, de l’aveu même d’Eisenhower, l’action de la Résistance sera l’équivalent des combats de 15 divisions. Il faudra que de Gaulle négocie pied à pied avec Eisenhower pour que les troupes anglo-saxonnes ne considèrent pas la France comme une zone d’occupation, à la merci de l’AMGOT, et pour que la capitale, qui était prête à se soulever contre l’occupant, puisse être libérée, par les troupes alliées, précédées par la 2ème DB de Leclerc. Et c’est le 14 juin que de Gaulle débarqua non loin de Courseulles, qu’il prononça à Bayeux sa première allocution en terre française libérée et qu’il nomma le premier commissaire de la République, François Coulet.

Discours du Général à la BBC le 6 juin 1944

Film muet sur de Gaulle retrouvant la France le 14 juin 1944

De retour à Alger, le 18 juin 1944, devant l’Assemblée Consultative, ce fut le Président du Gouvernement provisoire de la République française qui, avec une tranquille assurance, expliqua ce qu’était pour lui la signification du 18 juin , qu’il n’avait fait ce jour- là qu’exprimer la volonté profonde de la Nation « qu’une longue expérience humaine a éclairée sur la psychologie des autres […] que ses meilleurs amis, si nombreux qu’ils fussent dans le monde, ne lui fourniraient pas toujours un concours immédiat et complet […] elle ne s’en trouble ni ne s’en étonne.. Si les obstacles qui lui barraient la route, le 18 juin 1940, ne l’ont pas empêchée de se remettre en marche, comment ceux qu’il lui reste à franchir, pourraient-ils maintenant l’arrêter ? »

La meilleure conclusion de ces commémorations du 18 juin de la guerre ne nous est-elle pas fournie par le Général lui-même dans cette phrase inoubliable prononcée avec « une émotion profonde et sacrée » à l’Hôtel de Ville de Paris le 25 août 1944 « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle ? »

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