Quels furent les deux dirigeants français que de Gaulle tenta en vain de convaincre d’adopter une autre politique de défense nationale face à la menace nazie, en 1936 et 1939 ?

Le premier lui répondit : « Comment voulez-vous que moi, socialiste, j’épouse une conception consistant à prendre l’offensive ? ». Et le second fut ainsi portraituré : « Comme chef de l’Etat deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un Etat ».

Les deux responsables politiques que le colonel de Gaulle ne parvint pas à convaincre de la nécessité de préparer la France à réagir immédiatement à une agression allemande sur sa frontière est et nord, en adoptant son plan de profonde réorganisation de l’armée française, furent le premier chef de gouvernement du Front populaire du 5 juin 1936 au 21 juin 1937, Léon Blum (1872-1950), qui le reçut à Matignon, le 14 octobre 1936 et le dernier président de la 3ème République de 1932 à 1940, Albert Lebrun, (1871-1950) venu évaluer l’état de nos forces rassemblées sur le front de l’est protégé par « l’imprenable » Ligne Maginot, attendant passivement  que l’ennemi ose nous attaquer. C’est à Goetzenbruck en Lorraine que le colonel de Gaulle lui présenta les lourds chars de la Vème armée, pendant ce qu’on a appelé « la drôle de guerre », le 23 octobre 1939.

Les récits que fit le Général de ces deux rencontres se trouvent dans le 1er  et   le 3ème  tomes de ses Mémoires de guerre, complétés, pour ce qui concerne Blum, par la condamnation qu’il fit en 1954,  dans un entretien avec l’académicien  Georges Duhamel, de la situation morale et du régime politique de la France des années 30.

Parmi tous les hommes politiques que ses fonctions au Secrétariat général de la Défense nationale l’ont amené à côtoyer, ces deux personnages représentent pour lui, au moment où il réfléchit à ce que devraient être les institutions de la République française,  les exemples-types de politiciens, manquant de caractère, qui s’étaient  laissés complètement berner par un système politique, où le chef de l’Etat en était réduit à « inaugurer les chrysanthèmes », et où le Président du Conseil dépendait par trop des partis politiques qui faisaient et défaisaient les carrières et qui de fait n’avait pas la stabilité et la sérénité indispensables  pour prendre les décisions qui engageaient durablement la défense du pays.

Ces années-là furent celles où l’officier Charles de Gaulle fit l’apprentissage de la politique active, grâce aux contacts qu’il prit avec des personnalités de tous bords politiques par l’intermédiaire de ses amis très anticonformistes, le colonel Emile Mayer et son gendre, le conseiller d’Etat Paul Grunebaum-Ballin, proches de la gauche, qui tenaient chaque dimanche matin un salon fréquenté par des hommes de lettres et des journalistes en vue. Ainsi l’avocat Jean Auburtin  lui fit rencontrer,  le 5 décembre 1934, le député de centre-droit Paul Reynaud (1878-1966), qui se fit son  porte-parole devant les élus et  qui, devenant à son tour Président du Conseil, lui permit d’accéder le 5 juin 1940 au gouvernement, comme sous-secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Défense nationale.  Mais, là aussi, si grâce à cette relation, il put se faire connaître de Winston Churchill et s’affirmer en véritable homme d’Etat, il ne put que constater avec regret  que, malgré son intelligence et son courage,  Paul Reynaud  avait été à son tour pris dans  l’engrenage du système politique, il avait dû démissionner le 16 juin 1940 et laisser la place au maréchal Pétain et aux partisans de la reddition et du déshonneur.


 

POUR ALLER PLUS LOIN : De Gaulle et l’apprentissage de la politique dans les années 30

Dès la fin de la Grande Guerre, le commandant de Gaulle avait tenté d’alerter l’opinion par plusieurs articles et essais, tels La Discorde chez l’ennemi (1924) ou Le Fil de l’épée (1932), sur la menace représentée par une Allemagne dominée par des chefs militaires qui, rejetant les clauses du « Diktat » de Versailles, se préparaient à mener une guerre-éclair pour reconquérir l’«espace vital » germanique. En revanche, la France, dont le système politique faisait dépendre les gouvernements du jeu des partis, faisait preuve d’une grande passivité, persuadée par un Etat-Major enfermé dans le conformisme que son armée, telle qu’elle était organisée et équipée,  était invincible et que le pays,  protégé sur sa frontière est et nord par la Ligne Maginot de fortifications enterrées de Bâle à Sedan, puis par l’impénétrable forêt des Ardennes et par la neutralité de notre allié belge, était assuré de maintenir  la paix et la sécurité collective dans le cadre de la Société des nations.

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Dès 1931, entré au Secrétariat général de la Défense nationale,  où il rédigea de nombreux rapports sur la préparation de la nation en temps de paix comme de guerre, de Gaulle fut de fait lié de beaucoup plus près aux prises de décisions politiques dans ce domaine.  Et, constata-t-il, navré, en voyant se succéder  quatorze ministères en moins de 5 ans : « témoin réservé, mais passionné, des affaires publiques, j’assistais à la répétition continuelle du même scénario. A peine en fonction, le président du Conseil était aux prises avec d’innombrables exigences, critiques et surenchères, que toute son activité s’employait à dérouter sans pouvoir les maîtriser. Le Parlement, loin de le soutenir, ne lui offrait qu’embûches et défections. Ses ministres étaient ses rivaux. L’opinion, la presse, les intérêts le tenaient pour une cible désignée à tous les griefs. Chacun d’ailleurs – lui-même tout le premier – savait qu’il n’était là que pour une courte durée. De fait,  après quelques mois,  il lui fallait céder la place ».

Et sa rencontre avec Léon Blum à Matignon le 14 octobre 1936 ne fait que confirmer la pertinence de cette analyse. En effet, il avait souhaité être reçu par le Chef de gouvernement socialiste, pour lequel il avait de l’estime puisque  c’était un ami très proche du colonel Mayer, car la situation en Europe s’était largement aggravée après l’accession à la chancellerie, le 30 janvier 1933, d’Adolf Hitler. Les nazis multipliaient les provocations, comme, contrairement aux clauses des traités de Versailles (1919) et de Locarno (1925), la reconstitution de l’armée allemande, qui,  en adoptant les conceptions du colonel de Gaulle, présentées dans son essai Vers l’Armée de métier, publié le 5 mai 1934, dont nous savons aujourd’hui qu’Hitler lui-même l’avait annoté page à page de commentaires  très élogieux, se tenait prête à toutes les agressions ; la plus spectaculaire et la plus menaçante pour la France s’était produite le 7 mars 1936 avec l’occupation de la rive gauche du Rhin, zone théoriquement démilitarisée, et face à cela, le gouvernement d’Albert Sarraut  s’était contenté d’une simple protestation affirmant «  qu’il ne laisserait pas  Strasbourg sous le feu des canons allemands ». De Gaulle pensa qu’il fallait profiter du renouvellement du personnel politique dû au Front populaire pour essayer d’obtenir que  soit profondément réformée notre politique de défense, en réorganisant l’armée française par la création, à côté des grandes unités fournies par la mobilisation, de 7 divisions motorisées et blindées manipulées par des professionnels spécialement formés pour utiliser ce type d’engins, capables de réagir immédiatement et rapidement aux agressions allemandes et soutenues par une aviation de chasse et d’assaut. Il avait lu pourtant les critiques qu’avait émises Léon Blum les 29 -30 novembre et 1er décembre 1934 dans l’organe du parti socialiste SFIO Le Populaire.

Ce que le leader socialiste critiquait dans les conceptions gaulliennes, c’était surtout qu’elles favorisaient la course aux armements, en équipant  nos troupes de chars légers et rapides pour constituer des divisions blindées capables de rivaliser avec les Panzerdivisionen allemandes, alors que les  socialistes eux se voulaient pacifistes. Et, l’idée que la défense de la France serait assurée par des soldats professionnels était considérée par les socialistes comme une menace pour la République. Mais quand de Gaulle rencontra le Président du conseil  Léon Blum, celui-ci l’assura « de l’intérêt qu’il portait à ses idées » ajoutant « on change d’optique quand on devient chef du gouvernement » ; puis il affirma que le gouvernement appuyé par le Parlement avait décidé d’accorder une part importante des crédits militaires à la construction de chars et d’avions, mais de Gaulle répliqua que cela ne servirait à rien si l’on ne fabriquait pas des engins adaptés pour les attaques en unités autonomes. Au cours de l’entretien, le chef de gouvernement fut interrompu dix fois pour répondre  au téléphone « sur de menues questions parlementaires ou administratives », ce qui agaça prodigieusement de Gaulle. Et finalement, cédant aux pressions de son parti, Blum décida de poursuivre la même politique statique de défense nationale, attitude qu’adopta bien sûr son successeur Daladier, qui a toujours été hostile aux idées gaulliennes.

En revanche, de Gaulle put compter  sur le soutien d’autres personnalités pour essayer de se faire entendre du monde politique  : ainsi le député indépendant de gauche  Philippe Serre fit de brillantes interventions, mais c’est surtout Paul Reynaud qui se distingua par  une  allocution  remarquée , le 15 mars 1935,  à laquelle assista de Gaulle très impressionné  à tel point qu’il lui envoya par la suite de nombreuses lettres, très respectueuses, où il ajoutait des précisions sur les divisions blindées, sûr que Reynaud allait réussir à  faire voter l’indispensable réforme militaire. Mais il dut déchanter, car cela ne fit qu’accroitre l’hostilité que lui manifestaient les chefs militaires et par conséquent l’aveuglement des dirigeants politiques.

Dans les 3 ans qui suivirent, Hitler eut les mains libres pour, le 11 mars 1938, imposer l’Anschluss à l’Autriche, en occupant Vienne avec une division blindée, puis, après les accords  de Munich et avec la complicité de Londres et de Paris, les troupes allemandes occupèrent Prague le 15 mars 1939, tandis que l’aviation allemande aidait Franco à combattre les républicains espagnols. C’est sans surprise que le colonel de Gaulle apprit la signature du pacte germano-soviétique  et leur attaque conjuguée sur la Pologne le 1er septembre 1939. Même si cette agression déclencha enfin une réaction des Anglais puis des Français qui déclarèrent la guerre à Hitler, pour autant cela n’incita pas le gouvernement français à renoncer à son attentisme et à entretenir l’illusion que la patrie était protégée par l’imprenable Ligne Maginot, complétée par l’épaisse forêt des Ardennes. Ainsi, c’est pendant ce qu’on a appelé la « drôle de guerre » que de Gaulle fut amené à tenter une dernière fois d’exposer  sa conception des divisions blindées à une haute autorité française, le Président de la République Albert Lebrun qui vint lui rendre visite le 23 octobre 1939, à Goetzenbruck  en Lorraine, où stationnaient les chars de la Vème armée qu’il commandait et lui dit que ses idées lui étaient connues ; mais il ajouta « pour que l’ennemi les applique, il semble bien qu’il soit trop tard », preuve que lui aussi s’était laissé berner par l’optimisme béat de l’Etat-major. Et il conserva ses illusions malgré l’invasion réussie des troupes nazies de la France par les Ardennes le 14 mai 1940 puisqu’il céda aux partisans de l’armistice en poussant Paul Reynaud à la démission et confia, le 16 juin 1940, le gouvernement au Maréchal Pétain, lequel le contraignit à la retraite en obtenant le 10 juillet 1940 des deux chambres le vote des pleins pouvoirs qui mit fin de fait à la République. Et quand de Gaulle le revit, le 13 octobre 1944, c’est « le fantôme mélancolique de la IIIème République […] qui, les larmes aux yeux, levant les bras au ciel, confessait son erreur […] d’avoir cédé aux arguments véhéments du Commandant en chef Weygand, […] qui était si catégorique en exigeant l’armistice ! ». Rien d’étonnant à ce que le Général l’ait exécuté, en même temps qu’il portait un jugement définitif sur le régime des partis de la 3ème République et la pleutrerie des politiciens,  par ces mots célèbres : «  Deux choses lui ont manqué : qu’il fût un chef et qu’il y eût un Etat ! »

Réécoutez l’émission 2000 ans d’histoire sur la démission de Paul Reynaud

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