paul-belmondo-jean-paul-enfantQuel acteur, sculpté ici en 1937 par son père, que, les recevant tous deux à l’Elysée trente ans après, le Général salua d’abord avec déférence, fut ensuite accueilli ainsi : «  Et pour vous, mon garçon, ça commence ! » ?

Il s’agit de Jean-Paul Belmondo sculpté à l’âge de 4 ans. Le célèbre acteur, a raconté cette scène à la journaliste Véronique Prat, dans le Figaro Magazine  du 30 novembre 2007, pour justifier la création du Musée consacré à son père, le sculpteur méconnu Paul Belmondo, inauguré au Château Buchillot à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), le 15 septembre 2010.

Le comédien, lorsqu’il fut invité avec son père à l’Elysée le 7 décembre 1967, avait déjà tourné une quarantaine de films parmi lesquels, comme icône de la Nouvelle vague,  A bout de souffle, de Jean-Luc Godard en 1960, où il avait comme partenaire une autre invitée aux réceptions élyséennes, l’américaine Jean Seberg,  parce qu’elle était l’épouse du romancier et Français libre, Compagnon de la Libération, Romain Gary, ou encore, au contraire, un classique du cinéma populaire, Un singe en hiver, d’Henri Verneuil en 1962, où il donnait la réplique au monstre sacré du cinéma français, Jean Gabin,  lui aussi l’invité du Général, dont les relations avec de Gaulle furent, depuis leur première rencontre en 1937, assez difficiles.

Et, malgré sa popularité qui valut à « Bébel » d’être « mitraillé par les photographes » sur le perron de l’Elysée, alors que la présence discrète de son père avait fait qu’il était passé inaperçu, loin d’en vouloir au Général de cet accueil, en apparence un peu condescendant, Jean-Paul Belmondo conclut : « Les choses sont exactement en place : mon père d’abord, le grand artiste… et puis moi, ça commence ! Et j’avais déjà fait quarante films ! Je débordais de joie ! C’était de Gaulle. ».

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Cette anecdote nous montre les relations très chaleureuses qu’entretenait le général de Gaulle avec les artistes, qu’il a reçus à l’Elysée, dans le cadre de grands cocktails, où se côtoyaient aussi bien de grandes vedettes du cinéma, du théâtre ou de la chanson, que des artistes plasticiens ou des hommes de lettres. Mais, pour chacun d’entre eux, le Général savait avoir un mot d’accueil qui montrait pourquoi il les avait invités, ce qu’il retenait personnellement de leur carrière, en établissant entre eux discrètement une hiérarchie, selon leur âge et l’intérêt qu’il portait à leur œuvre,  en adressant un hommage particulier aux femmes, puisque c’est aussi ce même jour que Brigitte Bardot fit une entrée spectaculaire vêtue d’une sorte d’uniforme avec une veste à brandebourgs qui suscita une remarque pleine d’humour de De Gaulle : « Chic ! Un militaire ! »


 

POUR ALLER PLUS LOIN : De Gaulle et les artistes

Il n’y a rien d’étonnant à ce que de Gaulle ait accueilli avec respect le sculpteur figuratif Paul Belmondo (1898-1982), bien que celui-ci ait participé en novembre 1941 au voyage de plusieurs artistes en Allemagne à l’invitation du sculpteur officiel du 3ème Reich Arno Brecker et ensuite qu’il ait soutenu la propagande faite par l’ambassadeur Otto Abetz auprès du tout-Paris artistique, ce qui lui valut d’être interdit de ventes et d’expositions pendant un an suite au  jugement du tribunal d’épuration en 1945.

En effet, dès l’enfance, Charles de Gaulle fut imprégné  par le monde des peintres et des sculpteurs. Sa famille comptait plusieurs artistes reconnus : son arrière-grand-mère paternelle, Anne-Sophie Gaussen était miniaturiste, ses deux filles jumelles, Jeanne et Justine épousèrent toutes deux des artistes, la première s’unit au portraitiste favori de la duchesse de Berry, le maître de dessin du duc de Bordeaux, Charles-Achille d’Hardiviller, la seconde fut l’épouse de Guillaume-Jules Bidauld  architecte, fils du premier peintre paysagiste membre de l’Académie des beaux-arts, Jean-Joseph Xavier Bidauld. Et l’on peut se demander si Charles de Gaulle n’avait pas de lien de parenté, vu le légitimisme militant de ses aïeuls et bisaïeuls, avec le sculpteur Edme Gaulle qui s’illustra entre autres par la réalisation des deux orants de Louis XVI et Marie-Antoinette, pour leur cénotaphe à la basilique St Denis.

Une des filles de Justine Bidauld, Marie, fut l’épouse d’un sculpteur auteur d’un écorché réputé pour la représentation de la musculature en mouvement, Alphonse Lami et ce couple eut deux de ses fils, René  artiste-peintre et gendre de William d’Haussoulier, peintre d’Histoire, dont Baudelaire admira le talent, et surtout Stanislas statuaire et écrivain d’art, marié à Emilie, fille d’un éminent marchand de tableaux Charles Sedelmeyer. Avec cette cousine ainsi qu’avec sa petite fille, Martine, Charles de Gaulle entretint des relations épistolaires affectueuses depuis l’époque de sa captivité en 1916.

anthoniozAutre personnage du monde artistique qui entra dans la famille de Gaulle en épousant en 1946 Geneviève, la nièce du Général et célèbre résistante revenue de déportation à Ravensbrück, Bernard Anthonioz, qui fut le collaborateur d’André Malraux au Ministère des Affaires culturelles ; il était le fils d’un important sculpteur suisse, Charles Anthonioz. De même un autre neveu du Général, Bernard, second fils de Jacques de Gaulle, fut l’époux de Sylvie Geoffroy-Dechaume dont le  bisaïeul Adolphe-Victor fut un statuaire romantique renommé qui participa activement à la restauration des monuments gothiques aux côtés de Viollet-le-Duc, en réalisant par exemple la statue du Beau Dieu pour le portail central de Notre-Dame de Paris.

Comme sa tante maternelle, Noémi de Corbie, dont on peut voir les beaux portraits qu’elle a réalisés dans sa Maison natale lilloise, Charles de Gaulle lui-même aimait faire des croquis des paysages qui l’entouraient. Enfin il ne faut pas oublier que sa première rencontre avec sa future épouse, Yvonne Vendroux, fut arrangée au Salon d’Automne du Grand Palais en octobre 1920, devant La Dame en bleu de  Kees Van Dongen.

Sarah-Bernhardt-portraitC’est en 1900, que, grâce à son père, Charles de Gaulle découvrit d’autres sortes d’artistes, les comédiens, et rêva même de les imiter : il eut la chance d’assister à la création de L’Aiglon d’Edmond Rostand par la grande Sarah Bernhardt et sut depuis déclamer le rôle par cœur ; c’est pour  cela qu’il entreprit avec ses frères, sa sœur et ses cousins de monter un petit spectacle pour sa famille en jouant le rôle principal dans une saynète de sa composition intitulée Une mauvaise rencontre, piécette qui fut imprimée en 1906, puisqu’il avait remporté le premier prix dans un concours de jeunes auteurs organisée par la presse lilloise.

Et c’est aussi en 1900 que Charles découvrit le cinéma grâce aux premières projections des Frères Lumière à l’Exposition universelle de Paris à laquelle son père conduisit ses aînés ; et désormais Charles éprouva une véritable passion pour ce nouveau type de spectacle et il ne manqua aucun des grands films français comme américains. Son fils a raconté comment son père sortit au bout de 20 minutes furieux de la salle de cinéma où était présenté en 1928 le film pacifiste de Léon Poirier, Verdun, visions d’Histoire, mais, en revanche, il rit de bon cœur, mais moins toutefois que  ses petits- enfants, lors de la projection, le 4 décembre 1966, dans la grande salle des fêtes de l’Elysée, par les hommes du Service cinématographique des Armées, du film comique  La Grande Vadrouille.

C’est pourquoi le Président invita à Elysée dans ce qu’il appelait lui-même « les soirées de l’intelligence», à côté des membres de  l’Académie française,  des célébrités du spectacle, qui, quelles que soient leurs opinions politiques, ont tous été impressionnés par l’attitude du Général à leur endroit, ce que surent traduire le compositeur et interprète Gilbert Bécaud et le parolier Pierre Delanoe par leur chanson écrite dès 1965 « Tu le regretteras ! ».

 

Ainsi, le 14 mai 1963, de 18h à 20 h, furent invités entre autres :  Jean Gabin, Noël-Noël, Danièle Darrieux, Michèle Morgan, Jeanne Moreau, Madeleine Robinson, Elvire Popesco, Danièle Delorme, Annie Girardot, Jean Marais, Fernand Ledoux, François Périer, Jean Chevrier, Sacha Pitoëff, le mime Marceau, Charles Trenet, Gilbert Bécaud, Juliette Gréco, et le 7 décembre 1967, s’y joignirent Louis de Funès et Bourvil avec le réalisateur  Gérard Oury, Fernandel, Jean Piat, Raymond Devos, Raymond Souplex et Jeanne Sourza, Jean-Paul Belmondo et Brigitte Bardot.

la-grande-illusion-affiche_388130_11633A tout seigneur tout honneur, la première rencontre du Grand Charles avec Jean Gabin est révélatrice de l’attitude de ces deux fortes personnalités, qui tout en éprouvant l’une envers l’autre une profonde admiration se défièrent pour donner le change. En 1937, Jean Renoir et Charles Spaak s’apprêtaient à lancer le tournage de La Grande Illusion, dont le scénario portait sur une évasion d’officiers d’une forteresse allemande pendant la Grande Guerre.

Les rôles principaux du côté français étaient tenus par Pierre Fresnay, qui jouait l’aristocratique capitaine de Boëldieu et Jean Gabin qui jouait le prolétaire lieutenant Maréchal. Il était exclu que le tournage ait lieu dans l’Allemagne nazie ; et, donc, on choisit de tourner dans un Burg germanique qui dominait la plaine d’Alsace, celui du Haut-Koenigsburg, qui dépendait alors de la 2ème région militaire française. L’officier qui pouvait donner l’autorisation de tournage se trouvait être le colonel commandant le 507ème régiment de chars cantonné à Metz, Charles de Gaulle. Or celui-ci, loin de refuser d’avaliser la demande, souhaita venir en personne assister à une journée de tournage. Ce qu’il fit et ce fut pour lui l’occasion de rencontrer les comédiens qui se tinrent au garde-à-vous, lorsque le colonel de Gaulle emprunta la voie très pentue qui permettait d’accéder au donjon, sauf un, qui par antimilitarisme et esprit rebelle d’un partisan du Front populaire, ignora superbement le visiteur… bien évidemment, c’était Jean Gabin !

Jean Moncorgé - Gabin combattant de la France Libre en 1945
Jean Moncorgé – Gabin combattant de la France Libre en 1945

Et pourtant, il fut le seul de tous les comédiens de ce film emblématique à rejoindre les Forces Françaises Libres dès avril 1943 : le second maître Jean Moncorgé (véritable patronyme de Gabin) servit comme chef du char Souffleur II du 2e escadron du régiment blindé de fusiliers-marins qui appartenait à la célèbre 2e division blindée du général Leclerc. Il ira jusqu’à Berchtesgaden dans le Nid d’aigle d’Hitler, avant de retrouver à Paris Marlène Dietrich qui, elle aussi soutenait le combat contre le nazisme, de même que la chanteuse américaine Joséphine Baker qui elle fut même agent secret puis combattit dans l’armée de l’air de la France Libre.

En revanche, Pierre Fresnay devait en 1945 répondre devant le tribunal de l’épuration de son soutien affirmé à Pétain, qui lui avait valu d’être décoré de la francisque, raison pour laquelle il refusa toutes les invitations que le Général, qui avait beaucoup apprécié le film Monsieur Vincent, lui lançait, oubliant devant l’indéniable talent du comédien les reproches qu’il avait à lui faire ; il eut la même indulgence à l’égard de Sacha Guitry, dont il estimait que ses grands films historiques méritaient d’être mis en valeur, ainsi que pour Maurice Chevalier, dont on oublia qu’il n’avait pas hésité à aller chanter outre-Rhin et sur Radio-Paris pendant l’occupation, et qui fut interloqué de se faire appeler « Maître » par de Gaulle et d’être reçu le 18 décembre 1963 à la table du Président aux côtés de l’académicien René Huyghes, du cinéaste Robert Bresson ou du musicien Pierre Boulez.

Il est bien connu que, si B.B. ne fut pas reçue à l’Elysée dès 1959, où fut projeté le film charmant de Christian Jaque Babette s’en va-t-en guerre, dans lequel elle joua avec beaucoup de piquant une jeune fille égarée à Londres parmi les Français libres, ce n’est pas du fait du Général qui fut séduit par la jeune femme, mais plutôt de  son entourage – en particulier son épouse – choqué par les mœurs légères de la comédienne et sa façon de se montrer nue sans une once d’hésitation, ce que de Gaulle considérait, lui, comme « une simplicité de bon aloi ».

BB marianneIl attendit donc 1967, où Brigitte put venir à l’Elysée en femme mariée puisqu’elle venait de convoler en troisièmes noces avec le richissime homme d’affaires allemand Gunther Sachs. Il n’empêche que la star crut bon de se distinguer en revêtant une tenue avec un plastron à brandebourgs dorés, mi-dompteuse de cirque, mi-militaire, au lieu de la robe de soirée de rigueur. On connaît la réaction du Général face à cette entorse au protocole car, loin de s’en offusquer, cela lui donna l’idée de proposer à B.B. deux ans plus tard  de poser devant le sculpteur Aslan pour la nouvelle Marianne qui allait trôner dans toutes les mairies de France, preuve que pour lui, la France méritait d’être représentée par une superbe créature,  qui tenait des propos pleins de bon sens, rapportait plus de devises que la Régie Renault  et dont l’attrait qu’elle exerçait donnait un coup de jeune à notre République. »

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