Qui est celui que le général de Gaulle appela son « ami génial » ? Et pour quelles raisons voua-t-il, d’après ce qu’il en a dit lui-même, une amitié profonde et fidèle à ce personnage ?

malraux rpfD’une pudeur extrême dans l’expression de ses sentiments, le Général se reconnaissait très peu d’amis véritables. Parmi ceux-ci, c’est André Malraux qui eut le rare privilège d’être qualifié d’ « ami génial » par de Gaulle dans ses Mémoires d’Espoir.

Et pourtant, lors de leur première entrevue d’une heure le 18 juillet 1945 à 11h, au ministère de la Guerre, tout semblait opposer ces deux hommes : une enfance dans une famille désunie et une jeunesse d’autodidacte aventurier et agnostique qui découvre en Asie les luttes révolutionnaires et anticolonialistes, pour Malraux, une éducation approfondie grâce à un père professeur chez les jésuites et à une mère fervente patriote  et chrétienne, puis, après sa formation militaire à Saint-Cyr, l’expérience des tranchées, des blessures et de la captivité durant la Grande Guerre suivie par la confrontation avec le bolchevisme en Pologne et le colonialisme au Liban, pour de Gaulle. Sur le plan personnel, alors que de Gaulle formera avec son épouse Yvonne un couple très solide, qui surmontera grâce à une foi profonde l’épreuve de la perte en 1948 de leur 3ème enfant trisomique, Anne, Malraux aura 5 compagnes, dont deux mariages qui se termineront par des séparations et la mort tragique de la mère de ses deux fils Gauthier et Vincent, qu’il perdra également dans un accident de voiture, le 23 mai 1961, drame dont il ne se remit jamais.

A partir des années 30, sans se connaître, les deux hommes vont se rejoindre sur une même vision de l’Homme, de sa liberté, et sur la même idée du rôle universel de la France, terre  de culture et de fraternité. Et leur accord profond passera par l’écriture, puisque de Gaulle sera impatient de connaître l’auteur du roman La Condition Humaine, prix Goncourt en 1933, malgré la réputation de communiste de Malraux, alors très ardent militant antifasciste, qui s’est engagé du côté des républicains espagnols contre Franco ; de son côté, Malraux lut et apprécia au printemps 1940 les premiers essais de De Gaulle sur l’impréparation, tant militaire que morale, de notre pays face au conflit nouveau qui se dessinait avec l’Allemagne nazie.

En août 1945, Malraux, après avoir fait ses preuves de résistant sous le pseudonyme de « Colonel Berger » à la tête de l’héroïque Brigade Alsace-Lorraine, se mettra au service du Général pendant 25 ans, avec des fonctions multiples et originales, dont l’apogée fut ses 10 années (1959-1969) au Ministère des Affaires culturelles, spécialement créé pour lui. Au conseil des ministres, ce « fervent des hautes destinées » – en effet, Malraux rend des hommages exaltés aux  grandes figures de l’Histoire et de l’Art, tels Saint Bernard ou Jeanne d’Arc, Louis XIV et Napoléon, Victor Hugo, Marc Chagall, Braque,  Picasso et nul n’a oublié son fameux discours du 19 décembre 1964 pour la panthéonisation de Jean Moulin – sait  entraîner son auditoire bien au-dessus des contingences, même si de Gaulle est bien conscient « qu’on ne fait pas de politique en dehors des réalités ». Et comment ne pas être remué par le portrait épique qu’il trace du Général, au début de son témoignage Les Chênes qu’on abat, écrit après leur dernière rencontre le 11 décembre 1969, sur ses obsèques le 12 novembre 1970, à Colombey, « il y aura la paroisse, la famille, l’Ordre – de la Libération dont il fait partie ce qui explique sa présence dans l’église – les funérailles des chevaliers » ?

POUR ALLER PLUS LOIN

« André Malraux et mon père étaient, tous deux, habités de la même passion de la condition humaine. L’un et l’autre n’appartenaient à personne. Il y avait en eux la reconnaissance d’un génie mutuel. Seule la croyance en Dieu les séparait… »

Philippe de Gaulle

Ainsi, lors de leur première rencontre, c’est par ses réponses à la question posée sur ses engagements passés pour « la seule querelle qui vaille celle de l’Homme », de sa voix enfiévrée, qu’André Malraux accrocha définitivement de Gaulle, et lui-même ressentit un véritable coup de foudre pour ce général qui avait lu sa Condition humaine et sut lui dire tout ce qu’il y avait trouvé de remarquable.

Jacquot_Elie_1944_alsace_avec_le_colonel_BergerDe Gaulle qui avait besoin à ses côtés d’un représentant de la résistance intérieure, qui ne soit pas encarté au parti communiste, le prit comme conseiller culturel. Et à partir de là, Malraux resta l’homme du Général, tant que celui-ci fut au pouvoir, avec des fonctions multiples et originales créées spécialement pour lui : en 1945-1946, il est en charge des relations avec les intellectuels, des sondages d’opinion, de l’Information et est le porte-parole du chef du gouvernement.

Après la 1ère démission de De Gaulle le 20 janvier 1946, il contribue à la réflexion du Général sur la nécessité de tirer la France de l’enlisement dans le régime des partis, en appelant les Français à se « rassembler sur la France » ; et c’est pourquoi de Gaulle lui donnera la tâche de la Propagande du R.P.F., dans laquelle il va s’impliquer totalement, en lançant avec son équipe la presse du mouvement (l’hebdomadaire Le Rassemblement, et la revue mensuelle Liberté de l’Esprit ), en prononçant  de fascinants discours dans tous les meetings du mouvement à travers la France…

Mais l’évolution droitière du RPF et les problèmes politiciens auxquels il est confronté l’amènent à s’en désintéresser, et il entame  en 1953 une « traversée du désert » où, tandis que de Gaulle rédige ses Mémoires de Guerre, il  se  consacre aussi à l’écriture de sa trilogie sur l’art publiée sous le titre Les Voix du Silence, puis La métamorphose des dieux et initie une collection L’Univers des Formes de 40 volumes consacrés chacun à une culture particulière.

Le 15 mai 1958, de Gaulle réagit devant lui à la crise algérienne en affirmant que pour lui « les colonies c’est fini. Faisons ensemble une communauté » mais qu’il faut refaire « un Etat qui en soit un ». Alors Malraux reprend sa place au service du Chef du gouvernement et le 2 juillet 1958, il déclare devant la presse étrangère que

« La France est la France lorsqu’elle assume une part de la noblesse du monde. Depuis que les Français ont laissé aux Américains le soin de signifier la puissance, et aux Russes, naguère, le soin de signifier la justice, il y a dans ce pays un malaise profond. Les Français ne pardonnent ni aux autres ni à eux-mêmes d’être devenus un peuple sans mission. »

Ministre délégué à la présidence pour le rayonnement de la culture française, Malraux va être chargé de préparer l’opinion publique à l’avènement de la nouvelle constitution, ce qui l’amènera à organiser la fameuse cérémonie du 4 septembre 1958 place de la République – date symbolique rappelant la proclamation de la 3ème République – où il appelle à la tribune le Général ainsi :

« Ecoute pour la France, République de bronze, la réponse de la vieille nef glorieuse. Ici Paris. Honneur et Patrie. Une fois de plus, au rendez-vous de la République et au rendez-vous de l’Histoire, vous allez entendre le général de Gaulle ».

L’après-midi du 8 janvier 1959, après sa cérémonie d’investiture comme premier Président de la Vème République, le Général reçoit à l’Elysée Michel Debré, qu’il vient de choisir comme Premier Ministre  et il lui dit : « Il vous sera utile de garder André Malraux. Taillez-lui un ministère, par exemple un regroupement de services que vous pourrez appeler « Affaires Culturelles ». De plus, Malraux deviendra Ministre d’Etat, ce qui lui donne la 2ème place dans le gouvernement dans l’ordre protocolaire. Ainsi pendant 10 ans, assis dans le conseil des ministres à la droite du Général, André Malraux va créer en toute liberté et avec peu de moyens et de personnel ce Ministère de la Culture qui conserve aujourd’hui encore une place de choix.

Du bilan de son action, nous retiendrons :

  • les Maisons de la Culture (8 furent inaugurées dans les années 60), dont l’objectif était de rendre immédiatement accessibles à tous, et surtout aux plus jeunes, dans toutes les régions de France, les grandes œuvres du patrimoine, dont on a commencé à dresser l’Inventaire général ;
  • la volonté de favoriser la création contemporaine dans tous les domaines artistiques, en apportant une aide aux artistes vivants, désormais affiliés à la Sécurité sociale, par la création du Centre national d’art contemporain, mais aussi au Théâtre, sans pratiquer une quelconque censure, ainsi qu’en témoigne la création, en 1966, par Jean-Louis Barrault à l’Odéon-Théâtre de France subventionné, des Paravents, une pièce provocatrice de Jean Genet qui se déroule dans le contexte de la Guerre d’Algérie ;
  • de même un soutien important est apporté au cinéma par l’avance sur recettes pour aider à la réalisation de premiers films et à la Cinémathèque française ;
  • les grandes lois-programmes sur la restauration de monuments anciens, sur les secteurs protégés : 7 monuments historiques sont d’abord restaurés (Versailles, Fontainebleau, Vincennes, Chambord,  le Louvre, les Invalides et la cathédrale de Reims) 100 autres devaient l’être ensuite et le spectaculaire ravalement de nombreuses façades de bâtiments parisiens.

Pour de Gaulle et Malraux, la France devait s’ouvrir sur le monde par des échanges culturels qui étaient un aspect majeur de la politique étrangère : d’où l’organisation de grandes expositions, comme celle consacrée aux « Trésors de Tout-Ankh-Amon », le 16 juillet 1967, qui attira un très large public, tandis qu’en parallèle était lancé le sauvetage par la France des temples de Nubie, comme Abou-Simbel, qui allaient être  noyés par la construction du barrage d’Assouan.

malraux kennedy_ jocondeEnvoyé spécial du Général, Malraux va parcourir le monde, pour s’imprégner de toutes les cultures et ainsi élaborer ce qu’il a appelé notre « musée imaginaire », expliquant à tous les dirigeants qu’il a rencontrés (Nehru, Kennedy, Nixon, Mao…) qui était de Gaulle et ce qu’était devenue la France grâce à lui. On citera l’anecdote liée au prêt de La Joconde au Président Kennedy : le 9 janvier 1963, le Général déclara au conseil des ministres « M. André Malraux ne sera pas des nôtres aujourd’hui. Il a une bonne raison. Il tient compagnie à Mona Lisa. ». Mais, au conseil suivant, Malraux fit son rapport se plaignant de la manière dont la presse avait dénigré cette opération de prestige de la France en considérant que les mots amicaux de Kennedy sur « la force de frappe artistique indépendante et bien à vous » étaient une attaque contre la politique gaullienne de dissuasion, alors qu’au contraire Kennedy avait profité de l’offre de ce chef-d’œuvre pour se valoriser auprès de l’opinion américaine et qu’il avait tenu des propos très chaleureux sur la France et le Général ; et  de Gaulle de surenchérir :  » Aucun journal français n’a relevé que le prestige de la France en était venu au point que le Président des Etats-Unis renforçait sa propre position en Amérique en montrant l’intimité des liens qui l’unissent à de Gaulle !  »

Pour conclure, voici quelques mots tirés de l’ultime hommage rendu, le 23  novembre 1975, pour le 5ème anniversaire de la mort du Général, par le premier président de l’Institut Charles de Gaulle, qu’était devenu André Malraux :

« Le Général, en 1940, s’est apparenté au mythe, par l’invisible, l’ubiquité, jusque par son nom… Dès le premier jour, ce ne fut ni le chef d’une Légion étrangère, ni celui d’un gouvernement en exil qui répondit au maréchal Pétain… Le patriotisme dont le Général parla comme d’une évidence se fondait simplement sur la liberté … Il a parlé avec la force irrationnelle de celui qui dit ce que tout le monde sait, quand tout le monde le tait … Son charisme n’a été que de rendre la France proche et convaincante… Il a appelé les gaullistes à épouser la France, au nom des enfants qu’ils auraient ensemble, et avec eux les Français, stupéfaits d’entendre affirmer qu’elle n’était pas stérile… La France lui a été reconnaissante de croire à ce point en elle : elle y croyait moins…. »

Comments are closed.