Parmi toutes les conférences de presse données par le général de Gaulle, l’une d’elles a été préparée au 5, rue de Solferino et n’a pas été retransmise à la RTF, mais projetée dans les cinémas avant les films de fiction. De quelle conférence s’agit-il ? et quelle réplique du Général en est restée célèbre ?

1958_presse_ de gaulle

Le 19 mai 1958, le général de Gaulle prépara dans le bureau qu’il occupait lorsqu’il présidait le Rassemblement du Peuple français ses réponses aux questions que ne manqueraient pas de lui poser les nombreux journalistes de la presse française et étrangère sur ses intentions de retour au pouvoir.

Ne s’étant pas mêlé, le 13 mai, au coup de force à Alger de l’armée et des civils partisans de l’Algérie française, mais suivant de près l’évolution dramatique de la situation grâce à certains de ses compagnons, tels Lucien Neuwirth  et Léon Delbecque, il avait déjà rédigé là, le 15 mai, une déclaration  disant que

« Devant la dégradation de l’Etat [et le processus désastreux dans lequel la France était engagée et sûr de la confiance que, comme naguère, lui accordait le pays]  il se tenait prêt à assumer les pouvoirs de la République ».

Etant donné la surprise qu’avait suscitée dans l’opinion cette déclaration d’un homme que la majorité des Français considérait, si l’on en croit les sondages de l’époque, comme totalement écarté de la vie publique, de son propre chef d’abord, puisque les rares articles publiés à son propos le disaient en pleine « traversée du désert », replié dans sa demeure de Colombey où il rédigeait ses mémoires de guerre, il était peu entendu des Français puisqu’il avait été interdit d’accès à la radio comme à la télévision par les gouvernements successifs depuis 1947. En revanche, on pouvait le voir dans les cinémas, au travers des reportages des Actualités filmées s’exprimer sur tous les problèmes de l’heure tant à Bagatelle, Vincennes ou au Vel d’hiv’, que dans toutes les villes de France où il tenait des meetings et son passage sur grand écran déclenchait presque toujours des réactions très positives et des applaudissements nourris. Cela explique pourquoi les quelques militants gaullistes qui l’entouraient au Palais d’Orsay s’aperçurent que la conférence de presse n’était pas filmée par la R.T.F mais en particulier par la chaîne de télévision américaine CBS, à laquelle la télévision française dut acheter le reportage, se rendant compte après coup de l’importance de l’information.

Et c’est au cours de cette conférence que, agacé par la question insidieuse de Maurice Duverger « Certains craignent que, si vous reveniez au pouvoir, vous attentiez aux libertés publiques ? », le Général lança sa fameuse  et cinglante réplique :

« Ai-je jamais attenté aux libertés publiques fondamentales ! Je les ai rétablies ! Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans, je commence une carrière de dictateur ! »

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Les conférences de presse sont devenues pour de Gaulle dès son retour au pouvoir, une pratique habituelle dans son rôle de chef de l’Etat, étant donné sa conception du rapport direct que devait entretenir le Président avec la nation qui l’avait élu. Ayant expérimenté pendant la guerre à Londres cette manière de tenir le peuple au courant de l’avancée de sa réflexion sur tous les problèmes auxquels il était confronté par des échanges avec une presse peu complaisante à son endroit,  le Général reprit cette habitude dès son retour en France et encore plus du temps du R.P.F. où il devait faire comprendre ses choix, souvent en opposition avec ceux  pris par des gouvernements soumis au « régime des partis ». D’autant que depuis 1947 il n’avait plus accès aux grands médias audiovisuels par la décision du  Président Vincent Auriol  et du Chef du gouvernement Paul Ramadier, qui lui reprochaient son attitude « factieuse ».

L’impuiéchos d'algerssance des gouvernements successifs de la 4ème République devant la crise algérienne avait rendu inévitable l’appel lancé à de Gaulle à former un gouvernement de salut public. C’est dans ce contexte que se situa la fameuse conférence de presse du 19 mai 1958 où de Gaulle fit un retour tonitruant sur le devant de la scène politique. Ceci en quelques jours entraîna un bouleversement complet de la vie publique puisque le Général, appelé le 29 mai au soir à l’Elysée par le Président René Coty, accepta de former un gouvernement  à condition qu’il dispose des pleins pouvoirs pour réformer les institutions dans l’esprit qu’il avait exposé dans ses allocutions de Bayeux le 16 juin 1946 et d’Epinal le 29 septembre 1946 gouvernement qui fut investi le 1er juin par un vote majoritaire de 329 voix contre 224 à l’Assemblée nationale.

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A partir de là, de Gaulle instaura la coutume de convoquer la presse, deux fois dans l’année, lorsqu’un événement de portée majeure tant intérieur qu’extérieur se produisait, si bien que durant les 10 années de son mandat, le Président fit une vingtaine de conférences de presse. Et cela lui donna l’occasion d’expliciter sa politique, souvent surprenante et suscitant des critiques de plus en plus acerbes dans la presse d’opinion, tant de droite que de gauche.

Il est vrai que ces grands-messes médiatiques attiraient la curiosité d’un très large public par une mise en scène qui s’est perfectionnée au fil du temps, du fait de l’aisance dont faisait preuve de Gaulle et de l’expérience acquise par les réalisateurs en contact permanent avec des spécialistes de la communication dans l’entourage du Général.  Voici en quoi consistait «  le rituel » de ces conférences – mot utilisé par de Gaulle lui-même en préambule de la  conférence du 23 juillet 1964.

Le general Charles de Gaulle

D’abord le lieu et le décor du spectacle : la grande salle des fêtes de l’Elysée – là où, par ailleurs, le Général organisait de féériques arbres de Noël pour des milliers d’enfants – où s’installaient quelques 600 journalistes accrédités face à l’estrade avec une table nappée de vert derrière laquelle, à l’heure précise du début du spectacle, l’acteur principal, apparaissant par l’échancrure d’un rideau rouge, venait s’asseoir. Il avait été précédé par tous les membres du gouvernement, installés sur des fauteuils Grand Siècle à sa droite, par rangée de trois personnes, avec devant encadrant le premier ministre, le ministre de la Culture, André Malraux et Michel Debré, en tant qu’ancien chef du gouvernement, ou Maurice Couve de Murville pour les Affaires étrangères. Et l’on reconnaissait aussi le profil de quelques conseillers spéciaux du Président, comme Pierre-Louis Blanc discrètement assis entre le Général et la travée ministérielle, que les journalistes baptisaient « L’Autobus », puisqu’on semblait avoir affaire à un autocar transportant les supporters venant assister à un grand match.

Puis, le Général annonçait en préambule pourquoi il avait invité la presse ce jour-là et ce que serait l’ordre du jour de la réunion, ce qui coupait court à toute question qui apparaîtrait incongrue, ne conservant parmi toutes les questions qu’il connaissait à l’avance qu’une, originale ou portant sur sa vie privée, car elle lui permettait de détendre l’atmosphère en lançant avec humour une de ses « petites phrases » ou de ses mots curieux dont il savait qu’il serait retenu par toute la presse et par le grand public pour lequel il constituerait un moyen mnémotechnique avant de s’astreindre à la lecture complète des échanges entre de Gaulle et les journalistes.

On remarquera que jusqu’en 1961, l’essentiel de la conférence de presse se trouvait dans le long exposé liminaire du Président et que les questions, posées par des journalistes dont on ignorait l’identité, venaient ensuite dans un ordre fixé d’avance pour permettre au Général de compléter tel ou tel point de son exposé préalable. Ce n’est qu’à partir du 11 avril 1961, que de Gaulle va établir les règles de véritables conférences de presse en donnant immédiatement la parole aux journalistes qui  souhaitaient lui poser des questions en précisant que « les sujets sont,  tout au moins pour la plupart d’entre eux, connus d’avance ». Ensuite, il les regroupait et les classait dans l’ordre d’un intérêt décroissant, balayant d’ailleurs certaines questions pour lesquelles il estimait que le moment n’était pas opportun. Enfin, après reformulation des questions sélectionnées, il se lançait  dans des réponses longues et précises sans consulter aucune note, prouvant ainsi qu’il avait longuement travaillé avant de rédiger chacune de ses réponses en détails et qu’il avait appris par cœur son texte.

conférence de presse de gaulle 2

Mais la façon dont il s’exprimait, usant de tous les registres possibles de sa voix tour à tour profonde et éraillée, accompagnant chacun de ses propos d’une gestuelle qui en renforçait l’impact, donnait l’impression que ses paroles étaient improvisées, alors que chaque mot avait été pesé, ce qui suscitait une écoute attentive et des réactions vives d’applaudissement ou d’hilarité qui tombaient exactement là où il le voulait. Et la manière dont les cameramen saisissaient l’artiste au mieux de sa forme passant du gros plan sur le Général, à un plan large sur le public qui réagissait au quart de tour, ou sur les ministres s’efforçant de ne pas montrer ce qu’ils pensaient des propos du Chef de l’Etat explique pourquoi les Français étaient rivés devant leurs postes de télévision, chaque soirée où étaient retransmises ces conférences de presse gaulliennes.

Enfin si l’on aborde les sujets traités dans ces conférences de presse, on ne s’étonnera pas d’y voir longuement développée la question du règlement par de Gaulle de la guerre d’Algérie et la décolonisation de l’Afrique de 1958 à 1962, et de 1961 à 1967 sa position dans la guerre froide, particulièrement sur la crise de Berlin et le choix de créer notre propre force de dissuasion nucléaire, ainsi que sa vision de la construction européenne entre l’accord franco-allemand et son refus de l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, puis de 1964 à 1968, la reconnaissance de la Chine populaire, et ses positions provocatrices dans la guerre du Vietnam, comme vis-à-vis du « Québec Libre » ou du « peuple juif sûr de lui et dominateur » lors de la Guerre des 6 jours.

Mais le thème récurrent de toutes ces conférences de presse c’est celui de nos institutions et de la place particulière qu’y joue le Chef de l’Etat. Ce thème fit l’objet d’un développement au début de la conférence de presse du 31 janvier 1964, alors que tout le monde s’interrogeait sur la perspective que le Général se représente pour un second septennat, en se soumettant cette fois-ci au suffrage universel.

Lors de sa dernière conférence de presse du 9 septembre 1968, après les fameux événements de mai, de Gaulle définit la tâche particulièrement lourde du Premier ministre justifiant ainsi pourquoi il a remplacé Georges Pompidou à ce poste par M. Couve de Murville, montrant qu’il reconnaissait sa valeur et le plaçait ainsi « en réserve de la République ».

Et pour terminer sur une note d’humour, rien de mieux que de citer les répliques de De Gaulle, goguenard le 21 février 1966 à une question portant sur le fait qu’il aurait dissimulé aux Français en sollicitant leurs suffrages pour sa réélection ce qu’il savait du sort de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka : « c’est le fait de mon inexpérience ! » et, plus encore, le 4 février 1965, à un journaliste qui s’empêtrait dans les raisons pour lesquelles il osait poser une question très personnelle portant sur l’état de santé du Général, celui-ci lui répondit avec une ironique sollicitude  « Je ne vais pas mal, mais rassurez-vous, un jour je ne manquerai pas de mourir… »  mettant ainsi dans sa poche un auditoire plutôt réservé mais qui éclata de rire.

 

 

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