Nombre de jeunes Bretons, comme Yves Guéna, répondirent à l’appel de l’Homme du 18 juin : mais quelle est la première occasion dont nous disposons d’associer le nom Charles de Gaulle à celui de la Bretagne ?
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Le premier Charles de Gaulle qui s’est passionné pour la langue et la culture bretonnes était un jeune poète, frère aîné d’Henri de Gaulle, le père du Général. Atteint à l’adolescence par une paralysie, il vivait isolé dans un appartement parisien au 286 rue de Vaugirard, dans le 15ème arrondissement. Il se prit d’un intérêt fervent pour le monde celtique, qu’il avait découvert, d’abord grâce à sa mère, Joséphine Maillot-de Gaulle, écrivain très prolifique, qui se pencha sur l’histoire épique de ses ancêtres irlandais, les MacCartan, et écrivit la biographie de l’avocat des catholiques irlandais persécutés Daniel O’Connell en 1851, mais surtout par la lecture, quand il était élève au Collège de Marcq-en-Baroeul, des ouvrages de Jean-Alexis Rio sur le peuple gallois.

A l’époque où Frédéric Mistral fondait le Félibrige pour le renouveau de la langue provençale, se développait un mouvement qui cherchait à réveiller le parler breton, telle cette société créée et animée par le poète Théodore Hersart de la Villemarqué, le Breuriez Breiz ou Fraternité bretonne, dont Charles de Gaulle devint le secrétaire. Signant d’un pseudonyme breton « Charlez Barz Bro C’hall», c’est-à-dire « Charles le barde de France », il lança en 1864 un Appel aux représentants actuels de la race celtique dans lequel il prônait des échanges linguistiques et culturels entre représentants des 4 rameaux des peuples celtes vivant à l’extrême ouest de l’Europe, les Irlandais, les Gallois, les Ecossais et les Armoricains. C’est ainsi qu’il fut le maître d’œuvre du premier congrès panceltique de Saint-Brieuc en 1867, auquel son infirmité ne lui permit pas d’assister. Rêvant d’aboutir à une véritable Union politique de tous les Celtes, sous la forme monarchique légitimiste et catholique traditionaliste, il envisagea même de fonder une colonie de peuplement celte en Patagonie, dont le plan fut rédigé par lui  (les Argentins firent don de ce document au Général lorsqu’il se rendit en Amérique latine en 1964!). Enfin en 1870, il rédigea une Pétition en faveur des langues régionales déposée devant le Corps Législatif, action sans lendemain puisque la défaite et la Commune de Paris ruinèrent tous ses projets et virent le massacre des religieux dont il était très proche. Mort à 43 ans, 10 ans avant la naissance de son illustre neveu, il était vénéré dans sa famille, car il avait ramené vers la religion catholique son père, l’écrivain Julien-Philippe de Gaulle.

POUR ALLER PLUS LOIN : les différents liens du général de Gaulle avec la Bretagne

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C’est d’abord par ce lien familial que le Général s’est senti toute sa vie proche des Bretons. Cette proximité a été renforcée par l’habitude prise par les de Gaulle d’aller en vacances en Bretagne, d’où la photo émouvante d’août 1933 où on peut le voir faisant sauter sur ses genoux sa fille Anne, âgée de 5 ans, assis sur un pliant sur une plage de Bénodet.

C’est aussi vers Carantec dans le Finistère, où s’étaient repliées sa sœur Suzanne et sa belle-sœur Cada Vendroux avec leurs enfants, qu’Yvonne de Gaulle se réfugia avec ses trois enfants et la gouvernante d’Anne, ayant dû quitter la Boisserie au début de juin 1940, devant l’avancée des troupes allemandes. Le Général y passa en coup de vent, le 15 juin, alors qu’il était en train de tenter de maintenir une forme de poursuite du combat à partir du « réduit breton » et il avait conseillé à sa femme de partir vers le sud. Mais celle-ci préféra, sans savoir où se trouvait son époux, prendre à Brest un ferry pour l’Angleterre, le….18 juin !! Le lendemain, c’est également en Bretagne, à Paimpont, en Ille-et-Vilaine, que Jeanne de Gaulle, qui y avait rejoint la famille de son aîné Xavier, accompagnée de sa petite fille Geneviève, avait réagi à la nouvelle lancée par le curé qu’ « un certain général de Gaulle venait de prononcer à la BBC un appel à la résistance » en s’écriant « Mon Dieu, mais c’est mon fils ! ». Et c’est là que la vieille dame s’éteignit le 16 juillet suivant et qu’elle fut enterrée très discrètement. Mais l’on sait que c’est par l’intermédiaire d’un jeune breton de Paimpont qui s’était engagé dans les FFL que le Général reçut une photographie de la tombe de sa mère couverte de fleurs, qu’il conserva sur son cœur pendant 4 ans, comme une protection et un encouragement à poursuivre sa lutte. Il vint s’y incliner dès le 21 août 1944, accueilli par une petite section de FFI bretons, vêtus de bric et de broc mais figés dans un impeccable garde à vous, à qui ému il dit « Merci, mes enfants ! ».

Par la suite, le Général prit l’habitude de venir en Bretagne pour tester tous ses projets auprès de ces Bretons farouchement attachés à leur particularisme mais qui avaient apporté un soutien indéfectible à l’indépendance et à la grandeur de la France. En même temps, il eut bien conscience de la nécessité de désenclaver cette région et d’assurer son développement économique.

Nous retiendrons donc parmi toutes ses visites : outre le parcours qu’il fit de Saint-Brieuc à St Nazaire, le long des côtes bretonnes, parmi les villes et ports dévastés par les bombardements en juillet 1945, celles qu’il rendit, le 30 août 1946, puis le 7 septembre 1960 à l’Ile de Sein, dont 133 jeunes marins pêcheurs avaient répondu immédiatement à son appel, représentant sur les 600 premiers Français Libres, comme il leur a dit le 5 juillet 1940 « le quart de la France », qu’il décora de la croix de Compagnon de la Libération et inaugura une stèle en hommage aux 22 Sénans morts pour la France.

De même, le 27 juillet 1947, il ira rendre hommage à Saint-Marcel (Morbihan) aux maquisards et aux parachutistes SAS qui se sacrifièrent pour empêcher les Allemands de se regrouper face aux alliés débarquant en juin 1944. On peut citer aussi celles qu’il rendit à Rennes du temps du RPF, en 1947 et 1951 où il dénonça l’attitude des communistes et exposa ses propositions en matière institutionnelle.

Mais plus encore lorsque, en 1960 et 1962, pour montrer sa volonté de décentraliser le pays, c’est en Bretagne qu’il fit les gestes les plus spectaculaires, en inaugurant l’usine marémotrice de la Rance, le CNET de Lannion puis la station spatiale de Plemeur-Bodou, ou en lançant à St Nazaire le paquebot France… Mais cela ne suffit pas à éviter à la Bretagne de plonger dans la crise économique qui toucha particulièrement les agriculteurs éleveurs dont les terres trop petites et archaïques ne pouvaient résister à la concurrence des états voisins du Marché commun. Ce qui explique la révolte des jeunes bretons qui, ayant créé le Front de Libération de la Bretagne, commirent des attentats contre des édifices publics en 1966 ou en 1968, ce qui valut à 53 d’entre eux d’être arrêtés.

C’est ainsi que le Général se rendit le 2 février 1969 à Quimper pour tenter de désamorcer cette révolte contre la France en annonçant à la foule bretonne qui lui restait malgré tout fidèle qu’il allait proposer un référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat, vote qui, on le sait, fut négatif sur l’ensemble du pays, mais pas en Bretagne, à part dans les Côtes du Nord, où dès 1961, le député René Pleven, co-fondateur du Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons (CELIB), avait averti le gouvernement de la contestation grandissante et justifiée des Bretons contre la politique encore trop centralisatrice du pouvoir. Mais c’est ce jour-là que, pour rappeler aux Bretons que s’il comprenait leur détermination à défendre leur particularisme, la Bretagne restait pour lui indéfectiblement liée au destin de la France, le Général fit appel au souvenir de son oncle Charles en prononçant en breton le deuxième quatrain de son poème Da Varsez Breiz (Aux Bardes de Bretagne) :

“Va c’horf zo dalc’het, med daved hoc’h nij va spered, vel al labous, a dent askel, nij da gaout he vreudeur a bel.”

Mon corps est retenu, mais mon esprit vole vers vous, comme l’oiseau à tire d’aile vole vers ses frères qui sont au loin.

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