« Le 26 mai 1965 débutait à la télévision française une émission créée par Guy Lux, à partir d’une idée du général de Gaulle : de quelle émission s’agit-il ? En quelles circonstances et dans quel but le Général avait-il lancé ce programme ? »

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Le mercredi 26 mai 1965, à 20h20, débutait à la télévision française une émission qui fut  très populaire dans toute l’Europe jusqu’en 1982 : les « Jeux sans frontières ». D’après son ministre de l’Information, Alain Peyrefitte, c’est à l’issue d’une journée d’entretiens très cordiaux au château de Rambouillet, pour la dernière visite en France du Chancelier allemand Konrad Adenauer, le 21 septembre 1963, que le Général avait soutenu la suggestion de mettre sur pied « un Intervilles franco-allemand ». Il avait convaincu son ami en lui montrant en quoi consistait le jeu « Intervilles », créé en 1962,  qui rencontrait en France un grand succès populaire parmi les jeunes surtout. Lui-même ne manquait jamais ce match folklorique entre deux villes. Il cita pour exemple le tout récent jeu qui avait opposé Dax à Tarbes, affirmant qu’il avait pris parti pour Dax, « parce que le maire Max Moras était un vieux gaulliste », mais qu’il avait perdu !

Flatté par la mission que lui donnait le Général de participer ainsi  à ce qui fut qualifié de « Marché commun du rire », Guy Lux monta la première émission – une compétition entre Dax et la ville de Rhénanie-Westphalie Warendorf, dont le bourgmestre était un proche d’Adenauer – en coproduction  avec  les télévisions allemande, italienne et belge. En s’assurant la complicité de deux sympathiques arbitres suisses, Gennaro Olivieri et Guido Pancaldi en plus de ses partenaires habituels d’Intervilles, Léon Zitrone et Simone Garnier, il espérait conserver l’apparence improvisée et  la joyeuse pagaille de l’organisation à la française qui faisait le succès d’Intervilles. Mais il dut vite déchanter devant la préparation très rigoureuse et un rien compassée des participants allemands et il dut renoncer à proposer le combat avec les fameuses vachettes landaises, à la grande déception des téléspectateurs français. Et l’on se rendit compte, quand en 1967 se joignirent les Anglais et les Suisses, en 1970, les Pays-Bas, en 1978,  les Yougoslaves, venus de l’autre côté du rideau de fer, et en 1979, les Portugais, que, loin de symboliser la vision idyllique de l’Europe unie, voire uniforme, ces Jeux sans frontières montraient une image des attitudes stéréotypées de peuples si divers qu’on était plutôt dans une « Europe des Nations » chère à de Gaulle. »

POUR ALLER PLUS LOIN : le Général, téléspectateur…

De cette anecdote, on peut tirer plusieurs réflexions sur l’attitude du Général regardant avec une attention soutenue ce qu’il appelait « l’étrange lucarne », dont, l’ayant beaucoup utilisée pour s’adresser aux Français, il connaissait parfaitement l’impact comme les pièges.

la télévision du Général à la Boisserie

Lorsqu’il n’y avait pas de soirée officielle à l’Elysée ou quand il était dans sa demeure à Colombey, il ne manquait jamais de regarder la télévision, d’abord le bref bulletin d’ « Information Première » de 8h30, le dimanche avant de se rendre à la messe, ensuite les informations de 19 heures – c’est d’ailleurs, en attendant ce journal et en faisant une patience sur la table à jeux dans le petit salon attenant à son bureau, qu’il fut frappé, le 9 novembre 1970, par une rupture d’anévrisme qui entraîna son décès. Puis après le dîner, il regardait avec une attention soutenue toutes sortes d’émissions.

Il faut rappeler que dans les années 60, il n’y avait encore en France que deux chaînes de télévision, en noir et blanc jusqu’en 1967, que les programmes étaient fixés par le directeur d’un organisme d’Etat, la Radiodiffusion Télévision française ou R.T.F.entièrement dépendant d’un Ministre de l’Information, qui lui transmettait les souhaits du Chef de l’Etat, et veillait à ce que la Voix de la France dans le monde, comme l’appelait de Gaulle, ne soit pas dénaturée ; pourtant, le Général décida le 27 juin 1964 de remplacer la RTF par un organisme autonome, l’Office de Radiodiffusion Télévision française (L’O.R.T.F), semblable à la B.B.C., ne dépendant plus de l’autorité du ministre de l’Information, mais tout de même contrôlé par lui sur le respect des obligations du service public.

Ceci nous explique l’intérêt que portait le Général à toutes les émissions que produisait la Télévision, n’hésitant pas à faire part à Alain Peyrefitte de ses réflexions élogieuses ou plus souvent critiques sur ce qu’il avait vu la veille. Il suivait ainsi les spectacles de variétés, en particulier les « 36 Chandelles » ou la « Joie de vivre » émissions montées par deux de ses fidèles compagnons, Jean Nohain et Henri Spade, autour d’une grande vedette de la chanson, comme Edith Piaf, dont le Général aurait parait-il fredonné le grand succès « Milord » à propos du premier ministre britannique Harold MacMillan à qui il venait de refuser l’entrée de son pays dans le Marché Commun en 1963.

Ayant lui-même dès l’adolescence joué un rôle de brigand dans une saynète de sa composition Une Mauvaise Rencontre, le Général apprécia beaucoup l’initiative de Pierre Sabbagh de diffuser en direct  des pièces de boulevard avec  « Au théâtre ce soir » où se firent connaître nombre de comédiens populaires. De même il soutenait les émissions policières de Claude Loursais « Les cinq dernières minutes » dont le décor montrait les transformations de nos villes comme le déménagement des Halles de Paris et les permanences de la France profonde des campagnes et de la province .

Mais, plus encore, il portait une attention particulière aux émissions historiques, en  premier lieu à l’emblématique « Caméra explore le temps » d’Alain Decaux et  d’André  Castelot, réalisée par Stellio Lorenzi, qui ne cachait pas son militantisme communiste. Ces émissions très prenantes grâce au direct et au talent des comédiens, suscitaient de vifs débats parmi les téléspectateurs, vus les thèmes choisis, insistant sur les aspects les plus sombres de notre histoire, telles que le procès des Templiers, la croisade contre les  cathares, nous mettant en position de juges dans l’Affaire Calas ou  en réhabilitant Robespierre face à Danton  dans « La Terreur et la Vertu »… Le Général, sensible à la vertu pédagogique de tels récits dramatiques, regrettait que ne soient pas plus mis en valeur, pour l’édification de la jeunesse, les épisodes les plus glorieux de l’histoire de France.

Mais ce sont évidemment les magazines d’information et le journal télévisé qui retenaient le plus l’attention du Général. Le magazine mensuel « Cinq colonnes à la une », diffusé de janvier 1959 à mai 1968 est le parfait reflet de ce qu’ont été les relations entre de Gaulle et les journalistes de la télévision. Ceux-ci qui pour la plupart se voulaient anti-gaullistes purent le plus souvent s’attaquer à des sujets brûlants comme la guerre d’Algérie sans devoir se censurer et les rares fois où un de leurs reportages risquait d’être interdit de diffusion , il suffisait que le puissant Pierre Lazareff publie dans France Soir un article dénonçant ce risque par avance pour que le reportage soit diffusé.

Il arrivait souvent que le Général explose devant Peyrefitte en ces termes : «  La RTF a été soviétisée… Cet établissement distille aux yeux et aux oreilles des Français la conviction que la France ne connaît que des catastrophes, des grèves et des conflits. On n’imagine pas une information plus malveillante, ni plus partiale, ni plus résolument pessimiste pour notre pays. » Alors, après les grandes grèves qui vont en 1968 agiter tout le monde de l’audiovisuel, à part une trentaine d’irréductibles fidèles qui maintiendront l’information télévisée avec de petits moyens, quels sont les journalistes auxquels le Général conservait toute sa considération ? Selon un de ses derniers aides de camp, le colonel d’Escrienne, il n’en restait que trois qui n’avaient jamais louvoyé avec les convictions gaullistes, Michel Droit, Philippe de Saint-Robert et Michel Anfrol.

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