Au début de ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle se qualifie de « petit Lillois de Paris » : que voulait-il dire exactement par là ?

A l’époque de sa naissance, le 22 novembre 1890, rue Princesse à Lille, les parents de Charles de Gaulle habitaient 15, avenue de Breteuil, dans le 7ème  arrondissement de Paris ; et c’est probablement du fait d’une naissance prématurée ou difficile que le 3ème enfant d’Henri et Jeanne de Gaulle est venu au monde dans la demeure de ses grands-parents maternels plutôt qu’au domicile familial. A part lui en effet, seul son frère aîné Xavier est né dans cette même maison en 1887, ce qui s’explique par la tradition qui voulait que les jeunes mamans retournent chez leurs parents pour accoucher de leur premier bébé. En revanche, la seule fille et seconde enfant de la fratrie, Marie-Agnès, est née quant à elle en 1889 à Paris comme ses deux derniers frères, Jacques en 1893 et Pierre en 1897.

Ainsi, Charles de Gaulle est bien un petit Lillois de naissance, mais par hasard, et il ne resta ensuite pas plus de quelques semaines dans son berceau lillois, le temps que sa mère se remette de son accouchement et que lui-même, qui avait été baptisé l’après-midi même de sa naissance en l’église voisine St André, soit assez vigoureux.

Durant toute sa jeunesse, il eut le Nord en point de mire : il venait rendre visite à sa grand-mère Maillot jusqu’à son décès en 1912, au moins trois fois par an, à Pâques, après des vacances estivales sur les plages de la Côte d’Opale et à l’occasion de la Foire de Lille, ainsi que pour la St Nicolas ou Noël. Et c’était alors l’occasion pour lui de rencontrer une douzaine de cousins germains, comme les cinq enfants de son oncle et parrain Gustave de Corbie, professeur de droit à la Faculté catholique de Lille, ou encore les huit enfants de son oncle Jules Maillot et de sa marraine Lucie Droulers-Maillot, qui habitaient rue du Metz.

Il resta toute sa vie en relations avec ces parents lillois, s’inquiétant du sort de chacun pendant la Grande Guerre, alors qu’il était lui-même en captivité, car soit ils étaient combattants, comme Henri de Corbie tué au Chemin des Dames en mai 1917, soit ils vivaient en zone occupée, telle Marie-Lucie Maillot morte après une typhoïde en mars 1917.  De même pendant la Seconde guerre mondiale, plusieurs de ces proches furent des Français libres très engagés à ses côtés, en particulier Simonne Maillot-Watrigant au Maroc ou Henri Maillot qui participa activement à la libération de la Corse.

Et pourtant, ce fut surtout au cœur de Paris, ville où s’était installé dès le début du 18ème siècle son trisaïeul procureur au Parlement, Jean-Baptiste de Gaulle, qu’il vécut chez ses parents près de  l’église St François-Xavier.  Il fit ses études au collège jésuite de l’Immaculée-Conception, 390 rue de Vaugirard à Paris 15ème, où son père enseignait. Il n’est pas étonnant qu’il cite comme « symboles de nos gloires » la cathédrale Notre-Dame,  l’Arc de Triomphe, la voûte des Invalides, le Château de Versailles ou la stèle du Bourget érigée en hommage aux combattants de la Seine contre les Prussiens en 1870, devant lesquels son père lui fit découvrir l’histoire de France. C’est aussi aux Invalides qu’il eut ses bureaux, de 1931 à 1940 quand il était au secrétariat du  Conseil supérieur de la Défense nationale puis à l’Hôtel de Brienne quand Paul Raynaud le nomma  sous-secrétaire d’Etat à la Défense nationale et à la Guerre. Ce n’est donc  pas un hasard s’il choisit ce 7ème arrondissement  pour y installer en 1947 le siège du Rassemblement du Peuple français, au 5, rue de Solferino, auquel succédèrent en 1971 l’Institut Charles de Gaulle, puis en 1992, la Fondation.

Mais pour autant il ne se sentait vraiment à l’aise qu’auprès des gens du Nord, tels ces rudes mineurs ou agriculteurs qui combattirent sous ses ordres dans le 33ème régiment d’infanterie d’Arras et qui représentaient à ses yeux la solidité et l’authenticité du peuple français. Avec ses hommes du Nord,  il partageait, selon son fils, « une éthique, un mode d’éducation, une manière de voir » ; ainsi de la discrétion dans l’expression des sentiments, une apparente froideur, un visible agacement devant la tchatche des méridionaux ou le parisianisme, mais aussi une volonté de transformer la société  largement inspirée du catholicisme social très développé parmi les patrons du Nord, dont son arrière grand-oncle le sénateur Charles Kolb-Bernard fut au XIXème siècle une grande figure.

Ainsi, au cours de sa première visite officielle à Lille, le 30 septembre 1944, il affirma: « Nous autres Lillois, ce sont les vérités que nous regardons en face, beaucoup plus que nous ne goûtons les formules. ». C’est aussi à Lille, le 23 avril 1966, qu’il tint une sorte de conseil des ministres exceptionnel, en lançant, à l’occasion de l’inauguration de la 41ème Foire internationale, sa vision de la régionalisation ainsi que de la participation des travailleurs aux fruits de l’expansion et au fonctionnement des entreprises, une proposition de création d’une grande chambre consultative représentant les métiers et les particularités régionales par la fusion du Sénat et du Conseil économique et social, l’idée d’un tunnel sous la Manche, afin de faire de Lille une métropole ouverte sur l’Europe et le monde ; autant de projets révolutionnaires, mais que les Français rejetèrent lors du référendum du 27 avril 1969. Le Général en tirera la conclusion qu’il lui fallait quitter le pouvoir. Et le 9 novembre 1970, quelques heures avant sa mort, c’est avec ses cousins lillois qu’il échangea ses dernières lettres, les remerciant de lui avoir procuré le bonheur de vérifier que dans toute sa famille maternelle se trouvaient « des trésors de courage, de valeur et de fidélité à la religion et à la Patrie ».

 

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